Ce texte, distribué aux étudiants de Mme Inès OSEKI-DÉPRÉ (Master "Littérature mondiale et interculturalité, Spécialité : traduction littéraire, Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence), est en cours d'évaluation pour publication - sous une forme plus développée - dans la revue du CLAIX (Cercle linguistique d'Aix-en-Provence).
Translation and interpretation
This paper, handed to the students of Mrs. Ines OSEKI-DÉPRÉ (Master “World Literature and interculturality, Subject : literary translation, Faculté des Lettres, Aix-en-Provence, France), is under review for publication - in an extensive form - in the CLAIX publication (Cercle Linguistique d'AIX-en-Provence).
TRADUCTION ET INTERPRÉTATION
L’interprétation en psychanalyse :
Traduction, transcription, ou translittération ?
I. INTRODUCTION
• Nous parlons ici de l’interprétation en psychanalyse freudo-lacanienne, différente de l’interprétation en psychologie analytique jungienne.
• En dépit de ce qu’on peut lire même sous la plume de certains psychanalystes, l’inconscient n’est pas archaïque, primitif, sous-développé ou inculte. Il connaît toutes les possibilités de transformation linguistiques et rhétoriques, et utilise pour se manifester toutes les combinaisons et permutations imaginables.
Exemple vécu : une amie marseillaise, peut-être travaillée par la faim, s’écrie devant un immeuble monumental : “Quelle belle charcuterie”, au lieu de “Quelle belle architecture”. C’est une anagramme presque parfaite (à part le t répété dans architecture). L’inconscient a fourni instantanément le résultat de la permutation, là où la pensée consciente aurait mis au minimum une dizaine de secondes (par exemple dans l’ancien jeu télévisé : “le mot le plus long”).
De même, indique Freud, on trouve souvent dans le rêve “des opérations très complexes que le rêveur accomplit avec une facilité stupéfiante”.
• Le “codage” inconscient peut utiliser n’importe quel niveau de complexité linguistique, donc la solution - le déchiffrement des énigmes qu’il nous soumet - relève de n’importe quel niveau : « Tout élément linguistique, du trait distinctif des phonèmes à la transformation et à la phrase, est un support potentiel de l’insistance du signifiant » (Mitsou Ronat). Nous insisterons aujourd’hui sur les rébus inconscients, ignorés du grand public et souvent hélas de beaucoup de psychanalystes. Pour celà nous recourrons au fonctionnement des langues à écriture non alphabétique.
• Annonçons déjà que la limite de l’interprétation en psychanalyse freudienne, c’est sa disparition : les analystes doivent être “sourciers” (orientés vers la source) et non “ciblistes” (orientés vers la cible). L’interprétation doit émerger et s’imposer du réseau d’associations faites par le patient à partir d’une des formations de l’inconscient (rêve, symptôme lapsus etc.), réseau qui conduit non pas à une explosion combinatoire, mais à des nœuds où se recoupent les fils associatifs et où se lit la solution. Quand Freud lui-même se détourne de sa propre méthode, il devient cibliste : c’est l’inconscient de l’analyste augmenté de ses normes qui parle, et non celui du patient.
II. LES LANGUES A ÉCRITURE NON ALPHABÉTIQUE
A. Il vaudrait peut-être mieux les nommer “Langues à écriture non phonétique”, car il existe :
1. des écritures phonétiques : alphabétiques ou syllabiques
2. des écritures non phonétiques au départ, mais en fait toujours mixtes : sumérien, akkadien, égyptien, hittite hiéroglyphique, chinois. Nous prendrons deux exemples, l’un antique, l’égyptien hiéroglyphique, l’autre actuel, le chinois.
a) L’écriture égyptienne. En théorie, chaque signe peut :
(1) dessiner la chose concrète à représenter : pictogrammes (maison, arbre, animal), signes à valeur figurative ;
(2) évoquer un concept abstrait : idéogrammes (dérivation du sens concret par des figures de rhétorique comme métaphore, métonymie, synecdoque : jour, mère, marcher), signes à valeur symbolique ;
(3) écrire sous forme de rébus les consonnes correspondantes sans noter les voyelles : phonogrammes, signes à valeur phonétique :
(a) Les signes unilitères correspondent, à l'origine, à des signes-mots d'une seule consonne, mais sont utilisés comme nos lettres de l'alphabet pour noter des consonnes.
(b) Les signes bilitères valent pour deux consonnes.
La pénurie de figures symboliques mène au rébus graphique.
Encyclopædia Universalis :
“ Toutefois, si ingénieux soit-il, l’homme peut difficilement traduire dans le système pictographique des abstractions comme « se souvenir » ou « aimer ». Pour exprimer ces conceptions, […] le système d’écriture égyptien utilisa […] l’homophonie et le rébus graphique.
Le principe de l’homophonie est simple : dans la langue parlée, « échiquier » se disait men . Le dessin qui représentait un échiquier fut alors utilisé, d’une part, pour signifier l’objet échiquier, mais aussi pour écrire le son « men » ; le mot abstrait « rester, demeurer », qui se prononçait ainsi, s’écrira donc, lui aussi, par l’échiquier. La « houe » se disait mer , le dessin qui la représente servira de plus à écrire le mot homophone mer « amour ».
[…] Mais, même ainsi, le nombre d’homophones est limité, et il fallut trouver un moyen d’étendre le procédé à des mots composés. Par exemple, le mot « établir » se disait s(e)m(e)n , pour lequel il n’existait pas d’homophone qui puisse être dessiné ; le scribe utilise alors deux images qu’il accole l’une à l’autre : une pièce d’étoffe pliée qui se lisait s(e) , et l’échiquier m(e)n , et l’ensemble des deux se lit alors : s(e) + m(e)n = s(e)m(e)n. […] C’est le principe du rébus graphique , dans lequel le mot « chagrin », par exemple, pourrait être décomposé en deux dessins : un « chat » suivi d’un « grain ». ”
(c) Les signes trilitères valent pour trois consonnes : n(e)f'e)r (dessin d’un instrument de musique) note par homophonie le mot “beau”.
(4) enfin chaque signe peut, placé à la fin d'un mot et non prononcé, classer ce mot dans une catégorie de sens (déterminatif) : signes à valeur déterminative.
Encyclopædia Universalis :
“Pour distinguer entre les mots similaires d’une part, d’autre part sans doute pour séparer les mots entre eux, les scribes prirent peu à peu l’habitude d’ajouter, après les signes écrivant phonétiquement le mot, un idéogramme indiquant à quelle catégorie générale ce mot appartenait. Ainsi les mots impliquant une notion de force seront suivis du signe d’un bras armé ; les noms d’animaux, d’oiseaux seront suivis d’un bœuf, ou d’une chèvre, ou d’une oie ; les noms de plantes, de fleurs, les mots abstraits, d’un rouleau de papyrus scellé. On a appelé déterminatifs ces idéogrammes qui, bien entendu, ne se lisent pas.”
b) L’écriture chinoise repose sur les mêmes principes que la précédente, et comprend :
(1) des pictogrammes (objet) : soleil, lune
(2) des idéogrammes simples (idée) : symbole (représentation abstraite). Exemples : les chiffres 1, 2, 3. Les caractères “shang” (monter), “xia” (descendre).
(3) des idéogrammes composés (idée) : combinaison simples, sans phonétique formant de nouveaux mots : soleil + lune -> lumière ; femme + enfant -> (être) bien ; femme + toit -> paix
(4) des emprunts rébus : le signe “wo” (je) désignait à l’origine la hallebarde, homophone.
(5) des idéophonogrammes (cf en égyptien phonétique + déterminatif): femme (catégorie) + cheval (son “ma”) -> caractère “ma” (maman); l’équivalent du déterminatif se nomme “clé”.
B. Dans ces écritures, le “contenu manifeste” (ce qui se voit, le dessin) diffère, sauf pour les pictogrammes, du “contenu latent“ (ce qui se lit), chaque signe peut se lire de plusieurs façons, et cette lecture dépend du contexte : en égyptien le signe "pr" (maison) peut signifier le mot "maison", dans un autre mot "hpr" (naître) les consonnes "p" + "r", enfin placé à la fin d'un mot, il indique qu'il s'agit d'un bâtiment ou d'une partie de bâtiment.
Dans les formations de l’inconscient comme dans ces écritures chaque élément à interptéter a plusieurs lectures, et c’est le contexte (ici les associations du “patient”) qui donne la fonction de chaque élément.
Les raisons qui ont empêché pendant près d’un millénaire et demi le déchiffrement des hiéroglyphes, notamment la méconnaissance des rébus graphiques, s’apparentent à celles qui faisaient et font souvent encore obstacle au déchiffrement de l’inconscient, avec en prime le “conflit des interprétations”.
Extrait de notre article dans Marges Linguistiques :
« […] les cliniciens de la psychanalyse […] partent certes d’un matériel verbal abondant, mais se condamnent à une babélique confusion des langues, faute d’expliciter leurs procédures de traduction du contenu manifeste (le matériel verbal) au contenu latent (ce qu’ils y lisent). Prenons, a contrario, l’exemple du déchiffrement de l’écriture cunéiforme (le parallèle entre l’inconscient et les écritures non-alphabétiques est constant chez Freud et Lacan) (Doblhofer, 1959, pp. 137-138) :
“On envoya sous pli cacheté à chacun des quatre assyriologues la copie d’une inscription cunéiforme qu’ils ne pouvaient connaître parce que récemment découverte. […] Les quatre savants furent priés de la traduire chacun pour son compte et de faire connaître le résultat de leur déchiffrement. […] Les transcriptions revinrent, également cachetées, à la Société [la Royal Asiatic Society] qui choisit un jury et convoqua une assemblée solennelle. On put alors étaler aux yeux du monde entier la preuve éclatante que la jeune assyriologie reposait sur des fondements solides. Les quatre textes concordaient sur tous les points essentiels, bien qu’on dût y reconnaître évidemment de légères divergences […] Mais selon l’avis unanime du jury, le déchiffrement était une affaire acquise.”
On imagine mal l’obtention d’un tel résultat en soumettant un rêve, une séance, une portion de biographie, une interview ou quelque matériel verbal que ce soit à quatre psychanalystes différents […] En psychanalyse règne donc le conflit des interprétations».
III. LES FORMATIONS DE L’INCONSCIENT
On désigne en psychanalyse par cette expression l’ensemble constitué par les rêves, les symptômes des différentes névroses (hystérique, obsessionnelle, phobique), les lapsus, oublis et actes manqués, et l’on y rattache les mots d’esprit. A titre bibliographique on peut lire les trois seuls livres de Freud où il donne vraiment tout le matériel d’associations qui lui sert à asseoir ses interprétations (et donc, en accord avec Karl Popper, nous laisse la possibilité de les réfuter !) :
- Psychopathologie de la vie quotidienne
- L’interprétation des rêves
- Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient.
A. Ces formations de l’inconscient fonctionnent en grande partie comme les écritures non alphabétiques, notamment — et nous commencerons par là — en ce qui concerne le recours au rébus graphique (pour Freud fonctionne le principe, simplifié pour l’occasion : “le rêve est un rébus”).
1. Il existe d’une part des rébus inconscients portant sur des mots : apparition, par exemple dans un rêve, d’images dont la lecture phonétique aboutit à des mots mono-, di- voire trisyllabiques homophones de ces images. C’est bien sûr la séquence des associations d’idées du rêveur, et elle seule, qui garantit, par le contexte qu’elle fournit, la lecture phonétique plutôt que figurative ou symbolique.
Freud : “Le contenu du rêve nous est donné sous forme d’hiéroglyphes dont les signes doivent être successivement traduits dans les pensées du rêve [les associations du rêveur]”.
Quelques exemples :
a) Dans un rêve apparaissent successivement une île, puis une faux. La lecture par pictogrammes aboutit à un non-sens : aucun rapport entre une île et une faux. La lecture par idéogrammes donnerait par exemple : l’île symbolise l’isolement, la faux symbolise la mort, donc cette séquence signifie l’isolement conduit à la mort. La lecture phonétique, confirmée par les association du rêveur, montre que la séquence est à prononcer : “il faut”, et que le rêve énonce un impératif dont le contenu est à déchiffrer dans la suite du rêve.
N.B.: nous ne parlerons pas ici de la présence de déterminatifs dans certains rêves, c’est-à-dire d’éléments qui, sans être eux-mêmes à lire, n’apparaissent que pour orienter ou préciser la lecture d’autres éléments du rêve, par exemple pour indiquer si tel élément doit être lu comme pictogramme, idéogramme ou phonogramme.
b) Une épouse délaissée par son mari rêve une nuit du chanteur Gilbert Bécaud. Les associations qu’elle fait dans les séances suivantes livrent le rébus suivant : elle désire que son mari, prénommé Gilbert, se remette à lui faire des bécots (à lui donner des baisers).
c) Une jeune femme ne pouvait s'empêcher de tromper sans motif son compagnon régulier avec un amant ; elle fait une nuit un rêve où elle se promène avec cet amant sur les quais de Londres et contemple un port de plaisance. Le psychanalyste lui demande un synonyme de “port de plaisance” et la patiente répond “une marina”. Or il se trouve que c'est son prénom, d'où une signification possible du rêve, confirmés par les séances suivantes : “m'appelant Marina, je suis moi-même un port de plaisance, l'homme avec qui je trompe mon compagnon est dans la réalité un marin, qui a probablement “une femme dans chaque port” (et un port dans chaque femme ?!). La jeune femme avait pour des raisons anciennes un fantasme de prostitution. Son comportement a progressivement changé par la suite.
d) Dernier exemple : une enseignante commence une psychanalyse car, abandonnée par son ami (Jacques) qui la torture psychologiquement en s’exhibant au bras de ses nouvelles conquêtes, elle n’arrive pas à faire le deuil de cette relation et à rencontrer un autre homme. Après quelques mois surviennent les deux séances suivantes :
(1) Elle parle de Jacques pendant un quart d’heure, s’interrompt pour décrire la seule image qui lui reste d’un rêve de la nuit : elle est dans une grande prairie verte, puis termine la séance par des associations diverses. Le psychanalyste vers la fin de la séance entend se former dans son esprit un jeu de mots tellement saugrenu qu’il l’écarte avec scepticisme : Jacques, pré vert -> Jacques Prévert.
(2) Lors de la séance suivante, presque identique, la patiente parle de Jacques pendant un quart d’heure, s’interrompt pour dire qu’elle a rêvé mais qu’elle a oublié son rêve, puis enchaîne : “ce matin j’ai traité en cours un poème de Jacques Prévert”. Quelque temps plus tard elle a pu revenir sur son rêve, est passée elle-même par association phonétique de la prairie verte au pré vert, pour finir par énoncer l’anagramme “Je trouve Jacques pervers”, ce que sa conscience admettait d’emblée mais que son inconscient refusait jusqu’au rêve. Cette reconnaissance lui a permis de se détacher de cet homme, et de rencontrer peu après quelqu’un d’autre.
(3) Dans ce rêve, l’inconscient combine le rébus (pré vert) avec l’anagramme (pervers). Il peut recourir à d’autres permutations comme la contrepèterie : un rêve où figurent des poutres de fer se révèle par les associations du rêveur concerner le foutre du père (son sperme).
2. Il existe d’autre part des rébus inconscients portant sur des expressions entières, sans recours à homophonie : le rébus met alors en images une expression figée (“rouler à tombeau ouvert”, “avoir le pied au plancher”) et la scène obtenue fait énigme par le non-sens apparent d’une métaphore illustrée à la lettre. Si ce procédé ludique n’est pas attesté dans les écritures non alphabétiques, il apparaît dans les livrets “idiomatics” (répertoires comparatifs bilingues d’expressions) ainsi qu’au cinéma (Chico Marx demande à son frère Harpo adossé à une maison : “tu tiens le mur?”; celui-ci acquiesce, s’écarte, et le mur s’écroule …!).
Exemple en psychanalyse : un patient qui a entendu la veille une amie dire de son analyste (à lui) “je le trouve en perte de vitesse” se rêve au sommet d’un immeuble d’où il voit avec effroi un avion tournoyer lentement en perdant de la vitesse pour s’écraser finalement quelque part dans la ville.
3. L’existence de ces deux types de rébus montre clairement que l’analyste doit absolument connaître la langue maternelle des patients s’il veut, pour lui-même, anticiper sur la solution des énigmes inconscientes qu’ils énoncent, solution qu’encore une fois seuls les recoupements associatifs peuvent valider. D’autre part il lui faut en quelque sorte se rendre aveugle aux images qu’on lui rapporte pour ne pas rester sourd aux sons qu’elles véhiculent …
4. En dehors des rêves, et sans parler des calembours et charades avec ou sans tiroirs (cf. Freud : Le mot d’esprit), on rencontre des rébus-charades :
— dans les lapsus et les oublis de mots.
Exemple de Freud : un jeune homme oublie le mot latin aliquis; ses associations, dont la première, qu’il juge incongrue, consiste à scinder ce mot en a- privatif et -liquis, l’amènent à dévoiler sa secrète préoccupation : sa maîtresse n’a plus (a-) ses règles (-liquis) ;
— ainsi que dans certaines hallucinations :
un patient “retombé en enfance” visualise l’énoncé “je suis petit” en percevant son corps comme rétréci, un clochard ramassé en coma éthylique par deux policiers se réveille en hallucinant qu’il est attaqué par des “hirondelles”.
B. Nous avons jusqu’ici parlé de rébus graphiques inconscients pour illustrer l’analogie avec les écritures non alphabétiques, et parce qu’ils sont les plus fréquents. Mais en fait chaque fois que du phonétique (auditif verbal) est codé par du non-verbal issu d’une perception quelconque (les “cinq sens”) , il y a rébus, et l’inconscient utilise de tels rébus. A côté du rébus classique où l’auditif verbal est codé par du graphique (visuel figuratif), on rencontre donc :
1. des rébus musicaux où du phonétique est codé par de l’auditif non verbal (musique) :
a) Un homme s’interrompt au milieu d’une conversation qui amène sur ses lèvres des propos agressifs pour son amie. Une mélodie de Jazz s’impose alors à son esprit de façon insistante. Lorsqu’il se demande quel en et le titre, il s’avère que le morceau s’appelle Suspended sentence (la phrase en suspens).
b) Un jeune scientifique africain fuit son pays la veille d’un mariage dont la perspective l’effraie. Il reprend ses études à Marseille, mais lorsqu’il commence une nouvelle liaison quelques mois plus tard, il est atteint d’impuissance sexuelle. Le médecin, ne trouvant aucune cause biologique, l’adresse à un psychanalyste. Ce jeune homme, malgré son esprit rationnel, ne peut s’empêcher de penser que sa future belle-mère lui a jeté un sort pour le punir de sa désertion. Lors d’une séance, il reste un moment silencieux. Questionné à ce sujet par l’analyste, il répond qu’aucune pensée verbale ne lui est venue, mais qu’un air de Carlos Santana résonne dans sa tête de façon obsédante. Or le titre en est : Black Magic Woman (femme à la magie noire) …
2. des rébus gustatifs : certaines préférences et aversions alimentaires héritées de l’enfance ses révèlent à l’analyse reposer sur des jeux de mots :
a) de type calembour : un constipé chronique raffole de féculents (fait-cul-lent !!!) ;
b) de type mot d’esprit reposant sur une métaphore :
Un patient obsessionnel, que la violence culpabilise, ne peut supporter ni la tomate ni l’oignon (il rejette tout plat qui en contient la moindre trace). Lorsqu’enfant il était angoissé au cinéma en voyant couler le sang ou verser des larmes, sa mère croyant le rassurer lui disait : “ce sont des truquages : le sang, c’est de la sauce tomate, et pour les larmes, les acteurs se font pleurer avec un oignon” !!!
c) Ces préférences et aversions disparaissent d’ailleurs au cours de l’analyse, preuve qu’il ne s’agit pas de tendances héréditaires ou d’origine biologique acquise.
3. des rébus olfactifs : un patient obsédé par la crainte d’émettre des pets en public a l’illusion de sentir des émanations de gaz dans une cuisine collective qui ne comporte pourtant que des plaques électriques ! !
4. des rébus tactiles : dans les symptômes de la névrose hystérique on rencontre soit des anesthésies de zones corporelles ayant une signification particulière pour tel patient, soit de l’hyperesthésie sous forme de douleur :
Un homme présente à la joue gauche une douleur inexplicable médicalement. Ses associations sous hypnose révèlent que celle-ci est apparue le lendemain d’un soir de fête où sa femme lui a dit : “Comment peux-tu ainsi, devant moi, jouer les séducteurs auprès de toutes ces dames, alors que je sais très bien que tu n’es plus un homme !” (que tu es impuissant). “Ces mots, dit-il, m’ont frappé comme une gifle au visage” …
IV. EN QUOI CONSISTE DONC L’INTERPRÉTATION PSYCHANALYTIQUE ?
Il faut ici distinguer pour les phénomènes psychiques humains l’interprétation-décodage, non contextuelle, et l’interprétation-déchiffrement, contextuelle.
A. Les prémisses de l'interprétation-décodage sont fausses : on suppose qu'il existe un code (le langage étant considéré comme un code parmi d'autres), donc on cherche à décoder les signaux psychiques.
Dans un code il y a correspondance biunivoque entre deux signes, non-ambiguïté (souvent imparfaite), fonctionnement non-contextuel du système de signaux. Deux possibilités :
1. Négation de la structuration verbale du psychisme : on interprète des comportements. La garantie est biologique.
- Si on croit trouver une correspondance biunivoque innée entre les comportements et leur signification, le garant est l’hérédité (ex: “langage” des abeilles”) : on est dans l’éthologie.
- Si on croit que cette correspondance est acquise, on est dans le modèle comportementaliste : le comportement résulte d’un conditionnement familial ou social du type stimulus/réponse, entrée/sortie (le psychisme est une boîte noire dont on ne veut rien savoir).
2. Reconnaissance de la structuration verbale du psychisme : on suppose une correspondance biunivoque entre la langue-source des rêves et la langue-cible du niveau conscient. Deux cas :
- L’antique clef des songes dont le garant est divin. Dieu ou les dieux nous parle(nt) dans nos rêves, et l’oniromancien traduit. Ex : Joseph et le rêve des vaches grasses et des vaches maigres.
L’interprétation par symboles en psychanalyse. Elle fonctionne comme clef des songes moderne dans la presse de vulgarisation et une certaine littérature psychanalytique “pansexualiste” : tout objet allongé (stylo, etc.) est un pénis, tout objet creux (sac à main etc.) est un vagin, tout objet rond (ballon etc.) représente le sein ou la grossesse !
Ce décodage stupide est tourné en dérision par un philosophe scandinave :
Interprétation des rêves simplifiée :.
“Tout ce dont vous rêvez est concave ou convexe,
donc quoi que vous rêviez, il est question de sexe” !
B. L'interprétation-déchiffrement :
Roland Barthes dans Éléments de séméiologie démontre que chez l'homme tout code est défini à partir du langage, tout le non-verbal (analogique) est défini depuis le verbal (digital). Or le langage humain n’est pas un code : avec sa double articulation, il est fondamentalement ambigu et équivoque, donc le contexte joue un rôle essentiel dans sa compréhension.
Dans l'interprétation-déchiffrement, l’ambiguïté du signifiant acoustique ou graphique est prise en compte : il n’y a pas de clef des songes, un même rêve qui se répète peut signifier chaque fois une chose différente.
Pour le psychanalyste Jean Allouch dans Lettre pour lettre (Editions Erès, 1984) :
1. transcrire est écrire en réglant l’écrit sur quelque chose en dehors du champ du langage [réel] ;
2. traduire est écrire en réglant l’écrit sur le sens [imaginaire] ;
3. translittérer est écrire en réglant l’écrit sur l’écrit [symbolique] : déchiffrement d’une écriture non alphabétique ou des formations de l’inconscient.
- Donc l’interprétation en psychanalyse n’est ni une transcription, ni une traduction, mais une translittération. C'est un déchiffrement littéral de l’écriture inconsciente.
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Mots-clé : linguistique, analyse de discours, métaphore, psychanalyse, Lacan, psychologie, psychologie sociale, psychose, paranoïa, schizophrénie, rhétorique, argumentation, épistémologie, poésie, littérature, Baudelaire, traduction, malentendu, expressions figées, Jean-Claude Milner.
Keywords : linguistics, "discourse analysis", metaphor, psychoanalysis, Lacan, psychology, social psychology, psychosis, paranoia, schizophrenia, rhetorics, argumentation, epistemology, poetry, litterature, Baudelaire, translation, misunderstanding, frozen expressions, Jean-Claude Milner.
Schlüsselwörter : Linguistik, Redeanalyse, Metapher, Psychoanalyse, Lacan, Psychologie, soziale Psychologie, Psychose, Paranoia, Schizophrenie, Rhetorik, Argumentation, Epistemologie, Poesie, Literatur, Baudelaire, Übersetzung, Mißverständnis, starre Ausdrücke, Jean- Claude Milner.
Palavras-chaves : linguística, análise de discursos, metáfora, psicanálise, Lacan, psicologia, psicologia social, psicose, paranóia, esquizofrenia, retórica, argumentação, epistemologia, poesia, literatura, Baudelaire, tradução, equívoco, expressões bloqueadas, Jean- Claude Milner.
Palabras-clave : lingüistica, análisis de discurso, metáfora, psicoanálisis, Lacan, psicología, psicología social, psicosis, paranoïa, esquizofrenia, retórica, argumentación, epistemología, poesía, literatura, Baudelaire, traducción, malentendido, expresiones cuajadas, Jean-Claude Milner.
Parola-chiave : linguistica, analisi di discorso, metafora, psicanalisi, Lacan, psicologia, psicologia sociale, psicosi, paranoia, schizofrenia, retorica, argomentazione, epistemologia, poesia, letteratura, Baudelaire, traduzione, malinteso, espressioni raggelate, Jean-Claude Milner.
En attendant le résumé du livre de
Jean-Claude Milner : L’Œuvre
claire (Paris : Seuil. 1995), voici les Propositions
doctrinales énoncées par l'auteur à partir du chapitre II.
Propositions
doctrinales
CHAPITRE II : Le
doctrinal de science
A. Axiome du sujet
:
'il y a quelque sujet, distinct de
toute forme d'individualité empirique'.
B. Hypothèse du sujet de la science
:
'la science moderne, en tant que
science et en tant que moderne, détermine un mode de constitution du
sujet'.
C. Définition du sujet de la
science :
'le sujet de la science n'est rien
hormis le nom du sujet, en tant que, par hypothèse, la science moderne en
détermine un mode de constitution'.
D. Freud demande
:
'que doit être la psychanalyse pour
être une science qui soit conforme au modèle ?'.
E. Freud a une théorie
transversale de la science, réponse à la question :
'pourquoi y a-t-il de la science
plutôt que pas de science du tout ?'.
F. Lacan met de la prudence à
répondre à la question :
'pourquoi y a-t-il de la
psychanalyse plutôt que pas de psychanalyse du tout ?'.
G. Théorèmes de Kojève
:
(i) 'il y a entre le monde antique
et l'univers moderne une coupure';
(ii) 'cette coupure tient au
christianisme'.
H. Théorèmes de Koyré
:
(i) 'il y a entre l'epistèmè
antique et la science moderne une coupure';
(ii) 'la science moderne est la
science galiléenne, dont le type est la physique mathématisée';
(iii) 'en mathématisant son objet,
la science galiléenne le dépouille de ses qualités sensibles'.
I.
Hypothèse de Lacan :
'les théorèmes de Koyré sont un cas
particulier des théorèmes de Kojève'.
J. Lemmes de Lacan :
(i) 'la science moderne se
constitue par le christianisme, en tant qu'il se distingue du monde antique';
(ii) 'puisque le point de
distinction entre christianisme et monde antique ressortit au judaïsme, la
science moderne se constitue par ce qu'il y a de juif dans le christianisme';
(iii) 'tout ce qui est moderne est
synchrone de la science galiléenne et il n'y a de moderne que ce qui est
synchrone de la science galiléenne'.
K. Cartésianisme
radical de Lacan :
'si Descartes est le premier
philosophe moderne, c'est par le Cogito',
'Descartes invente le sujet moderne';
'Descartes invente le sujet de la
science';
'le sujet freudien, en tant que la
psychanalyse freudienne est intrinsèquement moderne, ne saurait être rien
d'autre que le sujet cartésien'.
L. Si l'on admet
que la proposition négative 'la conscience de soi n'est pas une propriété
constitutive de la pensée' se sténographie du nom inconscient, on obtient le
théorème :
's'il y a de la pensée dans le
rêve, il y a un inconscient'.
M. On obtient du
même coup le lemme :
'le rêve est la voie royale de
l'inconscient'.
N. Et la définition qui se
déduit du théorème et du lemme :
'affirmer qu'il y a de
l'inconscient équivaut à affirmer ça pense'.
O. Lacan ajoute
seulement la proposition, tirée de Descartes et étendue à Freud
:
's'il y a du penser, il y a quelque
sujet'.
P. Premier
discriminant de Koyré :
'est galiléenne une science qui
combine deux traits : l'empiricité et la mathématisation'.
Q. Second
discriminant de Koyré :
'étant admis que tout existant
empirique est traitable par quelque technique et que la mathématisation
constitue le paradigme de toute théorie, la science galiléenne est une théorie
de la technique et la technique est une application pratique de la
science'.
R. Propositions qui
se tirent à la fois de Freud et de Lacan :
'le Moi a horreur de la science';
'le Moi a horreur de la lettre
comme telle';
'le Moi et l'imaginaire sont
gestaltistes';
'la science et la lettre sont
indifférentes aux bonnes formes';
'l'imaginaire comme tel est
radicalement étranger à la science moderne';
'la science moderne, en tant que
littérale, dissout l'imaginaire'.
S. La nature de la
coupure discursive se détermine ainsi :
'dire qu'il y a coupure entre deux
discours, c'est seulement dire qu'aucune des propositions de l'un n est
synonyme d`aucune des propositions de l'autre'.
T. Entre deux
discours réellement différents, il n'y a d'autre relation que de coupure, mais
la coupure n'est que le nom de leur différence réelle. La conclusion s'impose
:
'une coupure n'est pas
fondamentalement chronologique'.
U. On peut la dire
autrement, en généralisant sa portée :
'la théorie des discours est une
antihistoire'.
V. Le doctrinal de
science se révèle reposer sur un lemme caché :
'le discriminant de Koyré et le
discriminant de Popper sont synonymes, à condition qu`on les saisisse du point
de la contingence'.
W. L'univers, comme
objet de la science et comme objet contingent, est infini intrinsèquement
:
'l'infini de l'univers est la
marque de sa contingence radicale'.
X. C'est donc en
lui et non pas hors de lui qu'on doit trouver les marques de cette infinité. La
thèse moderne par excellence se dira donc :
'la finitude n'existe pas dans
l'univers'.
Y. Et comme rien
n'existe que dans l'univers, elle se dit aussi :
'la
finitude n'existe pas'.
Z. Car :
'il n'y a rien qui soit hors
univers'.
Z'. Le lemme
moderne tient que la finitude n'existe pas et la psychanalyse suit ce lemme.
Elle en donne même une version spécifique :
'en tant qu'elle est une marque de
finitude, la mort n est rien dans l'analyse';
ou : 'la mort ne compte dans
l'analyse qu'en tant qu'elle est une marque d'infinité';
ou : 'la mort n'est rien, sinon
l'objet d'une pulsion'.
CHAPITRE III : Le
premier classicisme lacanien
A.
thèse de Barthes :
'la Littérature est intrinsèquement
moderne'.
B. hypothèse de L. Althusser
:
'l'univers de la science moderne
est coextensif au marché mondial'.
C. Foucault ne suppose que
l'affirmation d'existence
'il y
a des coupures'.
D. Le doctrinal de science se
reformule :
'la coupure entre epistèmè et
science moderne est une coupure majeure'.
E. le dispositif du doctrinal
de science repose sur un axiome d'existence supplémentaire :
'non seulement il y a des coupures,
mais il y a des coupures majeures '.
F. Foucault a son axiomatique
doctrinale
('il n'y a pas de coupures majeures'),
en la corrigeant d'une
proposition pratique au sens kantien du mot :
'il y a telles circonstances qui,
l'instant d'une passion, font effet de coupure majeure et de
Repère'.
G. théorème de Staline (avec sa
réciproque) :
'il y a des changements de
l'infrastructure qui n'entraînent pas de changements dans la langue; il y a des
changements dans la langue qui ne dépendent pas de changements dans
l'infrastructure';
H. reformulation du théorème de
Staline :
'la langue est immune aux
coupures majeures' (ou, dans un langage politique : 'la langue est immune aux
révolutions').
I.
Foucault. La loi des discours se ramène à
une seule :
'il y a des discontinuités', ou
'I'on doit dire non aux synonymies'.
J. le structuralisme en
linguistique peut s'exprimer ainsi :
'on connaîtra le langage (une
langue naturelle donnée) en s'imposant de le considérer uniquement comme une
chaîne'.
K. conjecture hyperstructurale
de Lacan :
'la structure quelconque a des
propriétés non quelconques'.
L. théorie de la structure
quelconque. Soit un théorème provisoire :
'la structure minimale quelconque
contient en inclusion externe un certain existant distingué, qu'on appellera le
sujet'.
M. De la conjecture
hyperstructurale et de la théorie de la structure quelconque suit une thèse,
qu'on peut appeler l'hypothèse du sujet du signifiant :
'il n'y a de sujet que d'un
signifiant'.
N. Étant admis par ailleurs
l'hypothèse du sujet de la science, l'équation des sujets est une conséquence
automatique :
'le sujet de la science, le sujet
cartésien, le sujet freudien, s'ils sont des sujets, ne peuvent être que le
sujet d'un signifiant; ils ne font et ne peuvent faire qu'un'.
O. Le sujet freudien,
c'est-à-dire le sujet capable d'inconscient, peut et doit être institué comme
sujet d'un signifiant : il faut et il suffit pour cela que l'inconscient soit
pensé comme une chaîne, ce qu'assure le logion
'l'inconscient, structuré comme un
langage'.
P. Le sujet de la science
mathématisée peut et doit être institué comme sujet d'un signifiant : il faut
et il suffit pour cela que la mathématique soit pensée comme la forme éminente
du signifiant, disjoint de tout signifié, ce que permet le galiléisme étendu
:
le logion « la mathématique du
signifiant » (Écrits, p. 861) est réputé propre à caractériser toute science et
doit se lire réversiblement — le signifiant est intrinsèquement mathématique,
la mathématique est intrinsèquement du signifiant.
Q. le programme des
Cahiers pour l'Analyse se dit :
'l'hypothèse du sujet du signifiant
n'est pas seulement une conséquence de la conjecture hyperstructurale; elle en
est la conséquence majeure'.
ou
:
'la conjecture hyperstructurale est
la forme moderne de la question transcendantale'.
Il se dit aussi
:
'le sujet du signifiant est le
sujet métaphysique moderne'.
Il se dit enfin
:
'que peut et doit une métaphysique
moderne ?'.
R. Le premier classicisme a
pour monument majeur les Écrits.
Il constitue le développement progressif
et presque systématique du programme articulé dans le discours de Rome, en
1953.
Il appuie l'hypothèse
hyperstructurale sur l'évidence supposée des structuralismes, comme formes
contemporaines d'un nouveau galiléisme;
ce dernier est à considérer
lui-même comme une extension du galiléisme strict; cette extension maintient ou
plus exactement épure l'équation des sujets et l'hypothèse du sujet de la
science qui en est le pivot.
Ses parties constituantes sont à
présent claires :
— le doctrinal de science inclut
spécifiquement l'hypothèse du sujet de la science ;
— le galiléisme invoqué dans le doctrinal
prend une forme particulière, fondée sur une extension de la notion de
mathématisation et sur une extension de l'univers à des objets non proprement
naturels; c'est le galiléisme étendu ;
— le galiléisme étendu inclut la
psychanalyse, moyennant le logion 'I'inconscient est structuré comme un
langage', mais ce logion lui-même requiert la conjecture hyperstructurale
;
— la conjecture hyperstructurale, en tant que
théorie de la structure quelconque, et en tant que cette théorie inclut
l'émergence du sujet, est un mode de résolution de l'hypothèse du sujet de la
science; de ce fait, elle s'articule à l'axiome du sujet, homonyme et
éventuellement synonyme de la métaphysique classique.
S. L'édifice est
majestueux, mais instable.
CHAPITRE IV : Le second
classicisme lacanien
A. Le bourbakisme affirme trois
choses, touchant la mathématique :
(1) elle est autonome à
l'égard de la science galiléenne ;
(2) I'essence n'en est pas la quantité; elle
peut donc s'étendre à des objets non quantitatifs ;
(3) il y a une logique
mathématique.
B. Or, Koyré suppose exactement
le contraire :
(1') quoi qu'elle soit pour
elle-même, la mathématique est considérée seulement comme la servante de la
mathématisation ;
(2') elle est à entendre au sens étroit qui
seul, aux yeux de Koyré, intéresse la science moderne : la quantité ;
(3') il n'y a pas de logique mathématique (cf.
Épiménide le Menteur).
C. La fonction et la forme du
mathème chez Lacan se trouvent déterminées par deux affirmations
:
a) le mathème assure la
transmissibilité intégrale d'un savoir ;
b) le mathème se conforme au paradigme
mathématique.
D. Affirmer (a), c'est en fait
affirmer des propositions du type :
'il n'y a pas de maîtres', ou :
'il n'y a pas de disciples', ou :
'il n'y a pas de sagesse', ou :
'il n'y a ni Parole ni
Présence',
'il n'y a pas de sagesse au-delà du
savoir'.
E. Ces exclusions sont le
propre de l'univers moderne. Cela se comprend mieux si l'on combine (a) et (b).
Par cette combinaison s'obtient la thèse sous-jacente :
'la mathématique est le paradigme
de la transmissibilité intégrale'.
F. 'Je ne suis pas un maître,
j'en occupe la position', voilà donc les conclusions que Lacan n'a pas pu ne
pas tirer pour lui-même au moment ou se déploya le plus complètement le
dispositif de sa mathématisation.
G. Là ou la mathématique
prébourbakiste s'autorisait de la cohérence rationnelle, venue des Grecs,
Bourbaki s'autorise de la seule consistance littérale. Mais il la répute
homogène à la précédente.
Lacan, s'appuyant sur
l'hyperbourbakisme, donne un tour supplémentaire au garrot : y eût-il
consistance littérale, elle ne laisserait pas d'être imaginaire, parce que
toute consistance est toujours variante du lien; mais il n'y a pas de
consistance littérale, parce que la littéralité n'est pas de l'ordre de la
consistance.
H. le nœud est dit « le
meilleur support que nous puissions donner de ce par quoi procède le langage
mathématique ». Trois propositions sont ainsi avancées :
Premièrement, le mathématique dont
se soutient le mathème est le mathématique détaché de la déductivité, laquelle
est réputée tout à la fois acquise et sans portée : c'est ce que signifie
l'incise « une fois qu'il est suffisamment repéré quant à ses exigences de pure
démonstration »; on se trouve ici au cœur du second classicisme.
Deuxièmement, le mathématique,
disjoint de la déductivité, consiste en un littéral pur : le maniement des
lettres, et non le commentaire parlé, qui ramène aux chaînes de
raisons.
Troisièmement, de ce
mathématique-là, c'est le borroméanisme qui est le support, puisque le
borroméanisme n'est rien de plus et rien de moins que ceci : il suffit qu'un
rond ne tienne pas pour que les autres se dispersent, or, cette propriété est
jugée le meilleur et peut-être le seul analogue de la propriété définitoire du
littéral comme tel.
I. L'équation des sujets
identifiait le sujet de la science et le sujet sur quoi opère la psychanalyse :
ils ne faisaient qu'un, parce qu'ils ne faisaient qu'un avec le sujet du
signifiant; par l'hypothèse de Lacan on comprend que l'expression « sujet sur
quoi opère la psychanalyse » est à dédoubler :
il y a l'individu affecté d'un
inconscient, que rencontre la pratique analytique en ce qu'elle a de plus
technique
et il y a le sujet tel que la
théorie de la structure quelconque le définit : c'est le sujet d'un
signifiant.
Il n'y a pas deux sujets qui ne
font qu'un, mais un seul sujet et un individu qui, radicalement distinct du
sujet, coïncide avec lui.
Dire cela, c'est dire que la distinction
est irréductible et qu'être le même signifie être l'Autre.
J. On voit la doctrine
:
Prémisse 1 : 'le sujet de la
science est le sujet d'un signifiant' (hypothèse du sujet du signifiant,
formulée par le premier classicisme, maintenue dans le second).
Prémisse 2 : 'le sujet d'un
signifiant coïncide avec un individu affecté d'un inconscient' (hypothèse de
Lacan, formulée seulement dans le second classicisme).
Prémisse 3 : 'la psychanalyse dans
sa pratique opère sur un individu affecté d'un inconscient' (hypothèse
fondatrice de Freud).
Conclusion : 'la psychanalyse dans
sa pratique rencontre par coïncidence un sujet'.
K. 'le signifiant ne pense
pas'
L. 'il y a mutuelle exclusion
entre la philosophie et le mathème de la psychanalyse'.
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Epistemologie, Poesie, Literatur, Baudelaire, Übersetzung, Mißverständnis,
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Palavras-chaves
: linguística, análise de discursos, metáfora, psicanálise, Lacan, psicologia,
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epistemologia, poesia, literatura, Baudelaire, tradução, equívoco, expressões
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