Inconscient et langage

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Jean-Jacques Pinto

Publications et recherches de Jean-Jacques Pinto sur les relations entre inconscient et langage, ainsi qu'entre psychanalyse et linguistique.

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Propositions doctrinales tirées de l’Œuvre claire (Jean-Claude Milner)

Par Jean-Jacques Pinto :: 22/05/2006 à 14:57 :: Epistémologie


En attendant le résumé du livre de Jean-Claude Milner : L’Œuvre claire (Paris : Seuil. 1995), voici les Propositions doctrinales énoncées par l'auteur à partir du chapitre II.

Propositions doctrinales

CHAPITRE II : Le doctrinal de science

A. Axiome du sujet :

  • 'il y a quelque sujet, distinct de toute forme d'individualité empirique'.
  • B. Hypothèse du sujet de la science :

  • 'la science moderne, en tant que science et en tant que moderne, détermine un mode de constitution du sujet'.
  • C. Définition du sujet de la science :

  • 'le sujet de la science n'est rien hormis le nom du sujet, en tant que, par hypothèse, la science moderne en détermine un mode de constitution'.
  • D. Freud demande :

  • 'que doit être la psychanalyse pour être une science qui soit conforme au modèle ?'.
  • E. Freud a une théorie transversale de la science, réponse à la question :

  • 'pourquoi y a-t-il de la science plutôt que pas de science du tout ?'.
  • F. Lacan met de la prudence à répondre à la question :

  • 'pourquoi y a-t-il de la psychanalyse plutôt que pas de psychanalyse du tout ?'.
  • G. Théorèmes de Kojève :

  • (i) 'il y a entre le monde antique et l'univers moderne une coupure';
  • (ii) 'cette coupure tient au christianisme'.
  • H. Théorèmes de Koyré :

  • (i) 'il y a entre l'epistèmè antique et la science moderne une coupure';
  • (ii) 'la science moderne est la science galiléenne, dont le type est la physique mathématisée';
  • (iii) 'en mathématisant son objet, la science galiléenne le dépouille de ses qualités sensibles'.
  • I. Hypothèse de Lacan :

  • 'les théorèmes de Koyré sont un cas particulier des théorèmes de Kojève'.
  • J. Lemmes de Lacan :

  • (i) 'la science moderne se constitue par le christianisme, en tant qu'il se distingue du monde antique';
  • (ii) 'puisque le point de distinction entre christianisme et monde antique ressortit au judaïsme, la science moderne se constitue par ce qu'il y a de juif dans le christianisme';
  • (iii) 'tout ce qui est moderne est synchrone de la science galiléenne et il n'y a de moderne que ce qui est synchrone de la science galiléenne'.
  • K. Cartésianisme radical de Lacan :

  • 'si Descartes est le premier philosophe moderne, c'est par le Cogito',
  • 'Descartes invente le sujet moderne';
  • 'Descartes invente le sujet de la science';
  • 'le sujet freudien, en tant que la psychanalyse freudienne est intrinsèquement moderne, ne saurait être rien d'autre que le sujet cartésien'.
  • L. Si l'on admet que la proposition négative 'la conscience de soi n'est pas une propriété constitutive de la pensée' se sténographie du nom inconscient, on obtient le théorème :

  • 's'il y a de la pensée dans le rêve, il y a un inconscient'.
  • M. On obtient du même coup le lemme :

  • 'le rêve est la voie royale de l'inconscient'.
  • N. Et la définition qui se déduit du théorème et du lemme :

  • 'affirmer qu'il y a de l'inconscient équivaut à affirmer ça pense'.
  • O. Lacan ajoute seulement la proposition, tirée de Descartes et étendue à Freud :

  • 's'il y a du penser, il y a quelque sujet'.
  • P. Premier discriminant de Koyré :

  • 'est galiléenne une science qui combine deux traits : l'empiricité et la mathématisation'.
  • Q. Second discriminant de Koyré :

  • 'étant admis que tout existant empirique est traitable par quelque technique et que la mathématisation constitue le paradigme de toute théorie, la science galiléenne est une théorie de la technique et la technique est une application pratique de la science'.
  • R. Propositions qui se tirent à la fois de Freud et de Lacan :

  • 'le Moi a horreur de la science';
  • 'le Moi a horreur de la lettre comme telle';
  • 'le Moi et l'imaginaire sont gestaltistes';
  • 'la science et la lettre sont indifférentes aux bonnes formes';
  • 'l'imaginaire comme tel est radicalement étranger à la science moderne';
  • 'la science moderne, en tant que littérale, dissout l'imaginaire'.
  • S. La nature de la coupure discursive se détermine ainsi :

  • 'dire qu'il y a coupure entre deux discours, c'est seulement dire qu'aucune des propositions de l'un n est synonyme d`aucune des propositions de l'autre'.
  • T. Entre deux discours réellement différents, il n'y a d'autre relation que de coupure, mais la coupure n'est que le nom de leur différence réelle. La conclusion s'impose :

  • 'une coupure n'est pas fondamentalement chronologique'.
  • U. On peut la dire autrement, en généralisant sa portée :

  • 'la théorie des discours est une antihistoire'.
  • V. Le doctrinal de science se révèle reposer sur un lemme caché :

  • 'le discriminant de Koyré et le discriminant de Popper sont synonymes, à condition qu`on les saisisse du point de la contingence'.
  • W. L'univers, comme objet de la science et comme objet contingent, est infini intrinsèquement :

  • 'l'infini de l'univers est la marque de sa contingence radicale'.
  • X. C'est donc en lui et non pas hors de lui qu'on doit trouver les marques de cette infinité. La thèse moderne par excellence se dira donc :

  • 'la finitude n'existe pas dans l'univers'.
  • Y. Et comme rien n'existe que dans l'univers, elle se dit aussi :

  • 'la finitude n'existe pas'.
  • Z. Car :

  • 'il n'y a rien qui soit hors univers'.
  • Z'. Le lemme moderne tient que la finitude n'existe pas et la psychanalyse suit ce lemme. Elle en donne même une version spécifique :

  • 'en tant qu'elle est une marque de finitude, la mort n est rien dans l'analyse';
  • ou : 'la mort ne compte dans l'analyse qu'en tant qu'elle est une marque d'infinité';
  • ou : 'la mort n'est rien, sinon l'objet d'une pulsion'.


  • CHAPITRE III : Le premier classicisme lacanien

    A. thèse de Barthes :

  • 'la Littérature est intrinsèquement moderne'.
  • B. hypothèse de L. Althusser :

  • 'l'univers de la science moderne est coextensif au marché mondial'.
  • C. Foucault ne suppose que l'affirmation d'existence

  • 'il y a des coupures'.
  • D. Le doctrinal de science se reformule :

  • 'la coupure entre epistèmè et science moderne est une coupure majeure'.
  • E. le dispositif du doctrinal de science repose sur un axiome d'existence supplémentaire :

  • 'non seulement il y a des coupures, mais il y a des coupures majeures '.
  • F. Foucault a son axiomatique doctrinale

  • ('il n'y a pas de coupures majeures'),
  • en la corrigeant d'une proposition pratique au sens kantien du mot :

  • 'il y a telles circonstances qui, l'instant d'une passion, font effet de coupure majeure et de Repère'.
  • G. théorème de Staline (avec sa réciproque) :

  • 'il y a des changements de l'infrastructure qui n'entraînent pas de changements dans la langue; il y a des changements dans la langue qui ne dépendent pas de changements dans l'infrastructure'.
  • H. reformulation du théorème de Staline :

  • 'la langue est immune aux coupures majeures' (ou, dans un langage politique : 'la langue est immune aux révolutions').

  • H'. Lemme de Staline :

  • 'la langue, en tant que forme, est le repère qui permet de constater les coupures majeures'.
  • I. Foucault. La loi des discours se ramène à une seule :

  • 'il y a des discontinuités', ou 'I'on doit dire non aux synonymies'.

  • I'. Reprise de l'équation des sujets :

  • 'la praxis de la psychanalyse est interprétation ; le sujet que requiert la psychanalyse en tant qu'elle interprète est le sujet que requiert la science en tant qu'elle se constitue par une coupure majeure ; toute coupure majeure a la structure d'une interprétation'.

  • * Galiléisme étendu de Lacan : "Plus extensif que le premier, mais aussi plus rigoureux, il s'autorise d'une mathématique enfin menée à son littéralisme absolu"

    J. la linguistique structurale repose sur trois thèse minimalistes :

  • un minimalisme de la théorie : une théorie se rapprochera d'autant plus de l'idéal de la science qu'elle s'imposera, pour une puissance descriptive  maximale, d'user d'un nombre minimal d'axiomes et de concepts initiaux ;
  • un minimalisme de l'objet : on ne connaîtra une langue qu'en s'imposant d'y considérer seulement les propriétés minimales qui en font un système, décomposable en éléments eux-mêmes minimaux ;
  • un minimalisme des propriétés : un élément d'un système a pour seules propriétés celles qui sont déterminées par le système.
  • J'. le structuralisme en linguistique peut s'exprimer ainsi :

  • 'on connaîtra le langage (une langue naturelle donnée) en s'imposant de le considérer uniquement comme une chaîne'.
  • J''. forçage de Lacan :

    Le nom de signifiant est certes repris de Saussure, mais il s'en écarte, puisqu'il est arraché au couplage symétrique signifiant/signifié où Saussure l'insérait. Il énonce donc deux propositions divergentes :

  • La linguistique est réinterprétée, sinon détournée

  • Moyennement cette réinterprétation, il est prouvé qu'à partir de la linguistique une analyse structuraliste et légitime pour d'autres objets que la langue.

    K. conjecture hyperstructurale de Lacan :

  • 'la structure quelconque a des propriétés non quelconques'.
  • L. théorie de la structure quelconque. Soit un théorème provisoire :

  • 'la structure minimale quelconque contient en inclusion externe un certain existant distingué, qu'on appellera le sujet'.
  • M. De la conjecture hyperstructurale et de la théorie de la structure quelconque suit une thèse, qu'on peut appeler l'hypothèse du sujet du signifiant :

  • 'il n'y a de sujet que d'un signifiant'.
  • N. Étant admis par ailleurs l'hypothèse du sujet de la science, l'équation des sujets est une conséquence automatique :

  • 'le sujet de la science, le sujet cartésien, le sujet freudien, s'ils sont des sujets, ne peuvent être que le sujet d'un signifiant; ils ne font et ne peuvent faire qu'un'.
  • O. Le sujet freudien, c'est-à-dire le sujet capable d'inconscient, peut et doit être institué comme sujet d'un signifiant : il faut et il suffit pour cela que l'inconscient soit pensé comme une chaîne, ce qu'assure le logion

  • 'l'inconscient, structuré comme un langage'.
  • P. Le sujet de la science mathématisée peut et doit être institué comme sujet d'un signifiant : il faut et il suffit pour cela que la mathématique soit pensée comme la forme éminente du signifiant, disjoint de tout signifié, ce que permet le galiléisme étendu :

  • le logion « la mathématique du signifiant » (Écrits, p. 861) est réputé propre à caractériser toute science et doit se lire réversiblement — le signifiant est intrinsèquement mathématique, la mathématique est intrinsèquement du signifiant.
  • Q. le programme des Cahiers pour l'Analyse se dit :

  • 'l'hypothèse du sujet du signifiant n'est pas seulement une conséquence de la conjecture hyperstructurale; elle en est la conséquence majeure'.
  • ou :

  • 'la conjecture hyperstructurale est la forme moderne de la question transcendantale'.
  • Il se dit aussi :

  • 'le sujet du signifiant est le sujet métaphysique moderne'.
  • Il se dit enfin :

  • 'que peut et doit une métaphysique moderne ?'.
  • R. Le premier classicisme a pour monument majeur les Écrits.

  • Il constitue le développement progressif et presque systématique du programme articulé dans le discours de Rome, en 1953.
  • Il appuie l'hypothèse hyperstructurale sur l'évidence supposée des structuralismes, comme formes contemporaines d'un nouveau galiléisme;
  • ce dernier est à considérer lui-même comme une extension du galiléisme strict; cette extension maintient ou plus exactement épure l'équation des sujets et l'hypothèse du sujet de la science qui en est le pivot.
  • Ses parties constituantes sont à présent claires :

    — le doctrinal de science inclut spécifiquement l'hypothèse du sujet de la science ;

    — le galiléisme invoqué dans le doctrinal prend une forme particulière, fondée sur une extension de la notion de mathématisation et sur une extension de l'univers à des objets non proprement naturels; c'est le galiléisme étendu ;

    — le galiléisme étendu inclut la psychanalyse, moyennant le logion 'I'inconscient est structuré comme un langage', mais ce logion lui-même requiert la conjecture hyperstructurale ;

    — la conjecture hyperstructurale, en tant que théorie de la structure quelconque, et en tant que cette théorie inclut l'émergence du sujet, est un mode de résolution de l'hypothèse du sujet de la science; de ce fait, elle s'articule à l'axiome du sujet, homonyme et éventuellement synonyme de la métaphysique classique.

    S. L'édifice est majestueux, mais instable.


    CHAPITRE IV : Le second classicisme lacanien

    A. Le bourbakisme affirme trois choses, touchant la mathématique :

    (1) elle est autonome à l'égard de la science galiléenne ;

    (2) I'essence n'en est pas la quantité; elle peut donc s'étendre à des objets non quantitatifs ;

    (3) il y a une logique mathématique.

    B. Or, Koyré suppose exactement le contraire :

    (1') quoi qu'elle soit pour elle-même, la mathématique est considérée seulement comme la servante de la mathématisation ;

    (2') elle est à entendre au sens étroit qui seul, aux yeux de Koyré, intéresse la science moderne : la quantité ;

    (3') il n'y a pas de logique mathématique (cf. Épiménide le Menteur).

    C. La fonction et la forme du mathème chez Lacan se trouvent déterminées par deux affirmations :

    a) le mathème assure la transmissibilité intégrale d'un savoir ;

    b) le mathème se conforme au paradigme mathématique.

    D. Affirmer (a), c'est en fait affirmer des propositions du type :

  • 'il n'y a pas de maîtres', ou :
  • 'il n'y a pas de disciples', ou :
  • 'il n'y a pas de sagesse', ou :
  • 'il n'y a ni Parole ni Présence',
  • 'il n'y a pas de sagesse au-delà du savoir'.
  • E. Ces exclusions sont le propre de l'univers moderne. Cela se comprend mieux si l'on combine (a) et (b). Par cette combinaison s'obtient la thèse sous-jacente :

  • 'la mathématique est le paradigme de la transmissibilité intégrale'.
  • F. 'Je ne suis pas un maître, j'en occupe la position', voilà donc les conclusions que Lacan n'a pas pu ne pas tirer pour lui-même au moment ou se déploya le plus complètement le dispositif de sa mathématisation.

    G. Là ou la mathématique prébourbakiste s'autorisait de la cohérence rationnelle, venue des Grecs, Bourbaki s'autorise de la seule consistance littérale. Mais il la répute homogène à la précédente.

  • Lacan, s'appuyant sur l'hyperbourbakisme, donne un tour supplémentaire au garrot : y eût-il consistance littérale, elle ne laisserait pas d'être imaginaire, parce que toute consistance est toujours variante du lien; mais il n'y a pas de consistance littérale, parce que la littéralité n'est pas de l'ordre de la consistance.
  • H. le nœud est dit « le meilleur support que nous puissions donner de ce par quoi procède le langage mathématique ». Trois propositions sont ainsi avancées :

  • Premièrement, le mathématique dont se soutient le mathème est le mathématique détaché de la déductivité, laquelle est réputée tout à la fois acquise et sans portée : c'est ce que signifie l'incise « une fois qu'il est suffisamment repéré quant à ses exigences de pure démonstration »; on se trouve ici au cœur du second classicisme.

  • Deuxièmement, le mathématique, disjoint de la déductivité, consiste en un littéral pur : le maniement des lettres, et non le commentaire parlé, qui ramène aux chaînes de raisons.

  • Troisièmement, de ce mathématique-là, c'est le borroméanisme qui est le support, puisque le borroméanisme n'est rien de plus et rien de moins que ceci : il suffit qu'un rond ne tienne pas pour que les autres se dispersent, or, cette propriété est jugée le meilleur et peut-être le seul analogue de la propriété définitoire du littéral comme tel.
  • I. L'équation des sujets identifiait le sujet de la science et le sujet sur quoi opère la psychanalyse : ils ne faisaient qu'un, parce qu'ils ne faisaient qu'un avec le sujet du signifiant; par l'hypothèse de Lacan on comprend que l'expression « sujet sur quoi opère la psychanalyse » est à dédoubler :

  • il y a l'individu affecté d'un inconscient, que rencontre la pratique analytique en ce qu'elle a de plus technique

  • et il y a le sujet tel que la théorie de la structure quelconque le définit : c'est le sujet d'un signifiant.

  • Il n'y a pas deux sujets qui ne font qu'un, mais un seul sujet et un individu qui, radicalement distinct du sujet, coïncide avec lui.

  • Dire cela, c'est dire que la distinction est irréductible et qu'être le même signifie être l'Autre.
  • J. On voit la doctrine :

  • Prémisse 1 : 'le sujet de la science est le sujet d'un signifiant' (hypothèse du sujet du signifiant, formulée par le premier classicisme, maintenue dans le second).
  • Prémisse 2 : 'le sujet d'un signifiant coïncide avec un individu affecté d'un inconscient' (hypothèse de Lacan, formulée seulement dans le second classicisme).
  • Prémisse 3 : 'la psychanalyse dans sa pratique opère sur un individu affecté d'un inconscient' (hypothèse fondatrice de Freud).
  • Conclusion : 'la psychanalyse dans sa pratique rencontre par coïncidence un sujet'.
  • K. 'le signifiant ne pense pas'

    L. 'il y a mutuelle exclusion entre la philosophie et le mathème de la psychanalyse'.

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    Mots-clé : linguistique, analyse de discours, métaphore, psychanalyse, Lacan, psychologie, psychologie sociale, psychose, paranoïa, schizophrénie, rhétorique, argumentation, épistémologie, poésie, littérature, Baudelaire, traduction, malentendu, expressions figées, Jean-Claude Milner, Schreber.

    Keywords : linguistics, "discourse analysis", metaphor, psychoanalysis, Lacan, psychology, social psychology, psychosis, paranoia, schizophrenia, rhetorics, argumentation, epistemology, poetry, litterature, Baudelaire, translation, misunderstanding, frozen expressions, Jean-Claude Milner, Schreber.

    Schlüsselwörter : Linguistik, Redeanalyse, Metapher, Psychoanalyse, Lacan, Psychologie, soziale Psychologie, Psychose, Paranoia, Schizophrenie, Rhetorik, Argumentation, Epistemologie, Poesie, Literatur, Baudelaire, Übersetzung, Mißverständnis, starre Ausdrücke, Jean- Claude Milner, Schreber.

    Palavras-chaves : linguística, análise de discursos, metáfora, psicanálise, Lacan, psicologia, psicologia social, psicose, paranóia, esquizofrenia, retórica, argumentação, epistemologia, poesia, literatura, Baudelaire, tradução, equívoco, expressões bloqueadas, Jean- Claude Milner, Schreber.

    Palabras-clave : lingüistica, análisis de discurso, metáfora, psicoanálisis, Lacan, psicología, psicología social, psicosis, paranoïa, esquizofrenia, retórica, argumentación, epistemología, poesía, literatura, Baudelaire, traducción, malentendido, expresiones cuajadas, Jean-Claude Milner, Schreber.

    Parola-chiave : linguistica, analisi di discorso, metafora, psicanalisi, Lacan, psicologia, psicologia sociale, psicosi, paranoia, schizofrenia, retorica, argomentazione, epistemologia, poesia, letteratura, Baudelaire, traduzione, malinteso, espressioni idiomatiche, Jean-Claude Milner, Schreber.


    Groupe, individu, sujet

    Par Jean-Jacques Pinto :: 09/10/2008 à 12:15 :: Epistémologie

    Cet article, cosigné par Eliane Pons, est paru dans la revue Psychodrame en 1981. En voici le texte :



    GROUPE, INDIVIDU, SUJET



         La plupart des études psychosociologiques et des travaux psychanalytiques sur la psychologie sociale admettent l'existence des groupes et des individus, que leurs rapports soient pensés sur un mode idéologique ou analogique comme dans Totem et tabou par exemple (1). Cette existence, qui paraît aller de soi, nous semble être à préciser, sinon à discuter.

          (1) Voici l'hypothèse de Freud : "Il n'a sans doute échappé à personne que nous postulons l'existence d'une âme collective dans laquelle s'accomplissent les mêmes processus que ceux ayant leur siège dans l'âme humaine" (S.Freud 1912, 1970, Payot).


         Une phrase critique de Jacques Lacan (2), écrite à propos de la dissolution de l'École Freudienne, va nous servir de fil conducteur pour commenter les trois termes qui figurent dans notre titre : "Le groupe se définit d’être une unité synchrone dont les éléments sont les individus. Mais un sujet n’est pas un individu". (3)

          (2) Lettre parue dans Le Matin du 10.3.80 - C'est nous qui soulignons.
          (3) Il n'y a pas chez Lacan de "théorie" du groupe. Tout au plus parle-t-il d' "effet de groupe constitué" (lettre du 11.1.80 publiée dans Le Monde). Ce qu'il dit du groupe s'intègre dans une "théorie" plus large, celle du sujet dans son rapport à l'objet "a".


         Qu'est-ce donc que cette supposée unité qui semble être le dénominateur commun au groupe et à l'individu ?

          L'unité de l'individu est paradoxale.

          En effet, nous nous le représentons comme une unité composée d'un corps et de quelque chose d'autre que nous appelle âme, esprit pensée ou encore psychisme (1er paradoxe). Remarquons aussi que nous employons l'adjectif possessif lorsque nous voulons parler de notre corps ou de notre esprit. Nous disons, si nous nous posons la question de savoir à qui appartient ce corps, qu'il est à moi, que ce moi soit celui des philosophes ou celui des premiers analystes.

          Aux deux termes précédents vient s'en ajouter un 3ème qui désigne le propriétaire (2ème paradoxe).

          Ce moi est lui même divisible en plusieurs autre moi (3ème paradoxe). Dans le langage courant la forme pronominale "je me dis que" montre que le moi peut figurer tantôt en position d'objet tantôt en position de sujet de l'action. Ce moi est donc au moins double. Il devient multiple dans la théorie analytique où nous pouvons trouver des moi-tout, des moi clivés, des parties du moi etc.

          On voit donc apparaître, au fil de ces distinctions, une démultiplication du soi-disant "individu", analogue à celle dont l'atome est l'objet. En ce sens, les sciences humaines sont en crise, au même titre que la physique des particules, dans la mesure où les "théoriciens" n'ont pas encore renoncé à la notion imaginaire d'unité. Dire de l'individu qu'il est à la fois multiple et unique en le désignant par le pronom personnel ou le nom propre est aussi éminemment paradoxal. Grâce au nom propre nous affirmons, dans le temps, l'identité d'un réel qui change. Le nom propre désigne successivement une virtualité sans support réel (l'enfant fantasmé), le corps non parlant, puis support de la parole (ce que nous appelons "la personnalité"), le souvenir de ses paroles ou écrits posthumes. Il est l'étiquette collée sur le "casier judiciaire" qui va recevoir l'ensemble des dénominations dont "l'individu" ainsi nommé fait l'objet dans sa vie. Le paradoxe lié à l'emploi du nom propre consiste donc à rassembler sous un même chef la diversité des déterminations que reçoit "l'individu". Qu'en est-il alors de "l'unité synchrone" dont parle Lacan à propos du groupe ?

          "Synchrone" signifie simultané. En physique la notion de simultanéité semble perdre son sens depuis la théorie de la relativité. La simultanéité suppose l'existence d'une vitesse infinie ; or nous savons que la lumière met du temps pour aller d'un point à un autre. Autrement dit, il n'existe qu'une vitesse limitée. Il nous est par conséquent impossible d'affirmer la coexistence synchrone, simultanée, d'au moins deux points dans l'espace. Même l'instantané photographique ne peut prétendre fixer sur la pellicule une image faite de points parfaitement synchrones : le temps d'exposition de la pellicule ne peut jamais être nul. La synchronie semble donc difficile à prouver du point de vue du discours scientifique. C'est pourtant cette notion imaginaire que nous invoquons pour affirmer l'existence d'un tout unifié (fût-il éphémère), rassemblé en un même lieu, auquel nous attribuons "l'être".

           Nous allons montrer à présent à l'aide d'un exemple très approximatif comment il nous est possible d'imaginer cette autre caractéristique de l'être qu'on appelle la permanence (4). Supposons que l'on photographie un objet "immobile" que l'on filme, par la suite, pendant une durée X. Si nous projetons "simultanément" la diapositive (plan fixe) et le film, nos yeux ne font pas la différence, du fait de la persistance lumineuse rétinienne. L'image filmée paraîtra aussi fixe que celle de la diapositive. Cependant, un éclairage stroboscopique pourrait faire apparaître la discontinuité de l'image filmée. De même un ralentissement du film en révélerait les saccades. Là où nous voyons une continuité de l'image dans le temps existe en fait un processus de répétition d'images apparemment identiques. Le simple fait de la répétition nous permet d'affirmer l'identité de l'image (ou d'un objet, d'une parole), etc.
          (4) Par permanence nous entendons l'unité et la continuité dans le temps.

          Voyons comment, à l'aide d'un autre exemple, nous sommes obligés, si nous voulons décrire une scène quelconque, d'énumérer dans le temps une série de propriétés. Si dans deux énumérations successives, A1 et A2, nous constatons la répétition de n prédicats X1 et Y1 pour A1, X2 et Y2 pour A2, nous affirmons qu'il existe un être A fait de la totalisation de ces propriétés supposées permanentes, appelées dorénavant X et Y.

          Voyons comment, à l'aide d'un autre exemple, nous sommes obligés, si nous voulons décrire une scène quelconque, d'énumérer dans le temps une série de propriétés. Si dans deux énumérations successives, A1 et A2, nous constatons la répétition de n prédicats, X1 et Y1 pour A1, X2 et Y2 pour A2, nous affirmons qu'il existe un être A fait de la totalisation de ces propriétés supposées permanentes, appelées dorénavant X et Y.

          Nous pensons que cet être est affecté par des modifications (les propriétés qui ont changé entre A1 et A2) sans que sa nature en soit modifiée. Nous affirmons que, fondamentalement, c'est bien du même "être" qu'il s'agit, A1 et A2 étant deux moments de son histoire. Cette supposition est au principe du moindre énoncé grammatical. Lorsque nous disons "je vais à la pêche", le "je" en question reste inchangé : il est simplement soumis à un changement d'état (l'action d'aller à la pêche). Une distinction est faite entre une série de prédicats non soumis à l'action du temps (désignés par le "je") et des prédicats susceptibles de changer. "Je" apparaît comme le nom donné à cette série de prédicats "immuables" (le noyau de l'être), qui sont des signifiants qui se répètent dans le discours du sujet, du fait des identifications.

          Nous répétons lorsque nous entendons parler "quelqu'un", des séquences de signifiants qui se répètent, pour décréter ensuite qu'elles forment un tout appelé "personnalité". Cette personnalité est représentée comme la propriété d'une "personne" supposée elle -même totale. Nous pouvons repérer là les deux opérations par lesquelles nous attribuons une identité à ce qui, dans le réel, n'en a pas. La première consiste à sélectionner et extraire ce qui, dans le discours, se répète, la seconde à substituer la permanence à la répétition. Nous supposons en effet que ce qui se répète existe entre ses différentes apparitions (cf le Jeu du Fort-Da). Ainsi affirmons-nous l'identité de la personne à elle-même.

          En fait, du point de vue de la logique du signifiant, donc du discours analytique, il ne saurait y avoir d'identité du signifiant à lui-même, ne serait-ce que parce qu'il est énoncé dans le temps (5). Un seul signifiant ne peut produire un effet de sens : celui-ci ne peut résulter que d'une séquence ordonnée de plusieurs signifiants.

          (5) La n + unième occurrence d'un signifiant est différente des n précédentes (c'est seulement ainsi que les signifiants peuvent changer de "sens" au cours de l'histoire des langues naturelles).

          Peut-on dès lors soutenir que le groupe existe en tant qu'entité ? Peut-on encore le représenter comme une totalité dotée d'un extérieur et d'un intérieur ?

          Nous pensons qu'il n'existe pas plus de groupe pensé comme totalité que d'individu, si ce n'est dans l'imaginaire. L'imaginaire qualifie ici un certain nombre de croyances : croyance en l'identité, l'unité, la totalité, la complétude, la consistance, l'être ou l'essence de quelque chose, c'est-à-dire les postulats de la phiosophie et de la psychologie (6). Seul le signifiant "groupe" existe (7).

          (6) Ces postulats sont d'autant plus indiscutés qu'il paraissent relever du bon sens ou de l'évidence. La totalité, l'unité, ne préexistent pas à l'apparition d'une parole qui viendrait les nommer. C'est bien plutôt le fonctionnement de la parole qui fait apparaître cette croyance à l'UN totalisant (que Lacan appelle auss "l'un-de-sens" pour marquer le caractère imaginaire de ce dernier).
          (7) Signifiant et non pas concept dans la mesure où "concept" renvoie à l'idée dce totalité, d'unité et de permanence, caractéristiques qui sont celles de l'imaginaire. "Concept" vient d'ailleurs de "con-capere", métaphore qui signifie "prendre ensemble".


          L'existence de ce signifiant n'implique pas pour autant l'existence d'un référent. Le groupe en tant "qu'objet" ne saurait être classé parmi les objets physiques. En fait, il n'y a pas de réel du groupe, mais une fiction appelée groupe, qui n'est pas plus sujet du discours que ne l'est l'individu.

          De même, il n'existe pas de "théories" du groupe. Les "théories" comme les "techniques" ne sont en fait que du discours. Un acte, une théories voire le silence présupposent la parole et ne sont par conséquent que des effets de discours. Ce que nous appelons "théorie"  est un discours censuré duquel les associations libres qui ont conduit à l'écriture du texte ont été effacées. En ce sens, la dite "théorie"  dont le groupe serait l'objet s'éloigne de ce que pourrait être un discours analytique sur les groupes. Peut-on d'ailleurs, comme se le demande J.-A. Miller 1980 (8) dans son commentaire sur la dissolution de l'École Freudienne, tenir un discours analytique sur les groupes ? Il nous semble possible d'attribuer plusieurs sens à ce terme :celui d'association libre ou celui de commentaire. Tenir un discours analytique ce pourrait être, au même titre que l'analysant, associer à propos du groupe. Ce pourrait être aussi faire un commentaire sur son propre dire, c'est-à-dire tenir un discours collectif qui présenterait un caractère logique (9). Des énoncés pourraient, dans ce cas, se répéter du seul fait de la persistance du réel. Par exemple la proposition E = mC2 ne peut qu'être répétée dans la mesure où elle est censée décrire une loi du réel incontestable pour le moment.

          (8) Intervention citée par Jacques Nobécourt dans son article "La dissolution de l'École Freudienne" paru dans Le Monde du 11 janvier 1980.
          (9) La question d'une répétition qui ne soit pas que névrotique se pose alors.

          Si la "théorié" n'est pas du discours analytique, qu'est-elle donc ? Du discours métaphorique, c'est-à-dire du fantasme (10).

          (10) Le discours de l'analyste est en continuité avec celui de l'analysant qu'il a été. Comme il est très difficile de définir les critères de fin d'une analyse, il est probable que nombre "d'hypothèses théoriques" proposées par un analyste donné sont de nature aussi fantasmatiques que celles qu'il se formulait, en tant qu'analysant, sur le sens et le but de son analyse.

          Précisons ici ce que nous entendons par fantasme et discours métaphorique.

          On peut distinguer, dans ce qui s'entend ou se lit lorsqu'un sujet parle ou écrit, ce qui est grammatical de ce qui ne l'est pas.

          L'agrammatical concerne non seulement les rêves en temps que rébus, les lapsus, les mots d'esprit, mais aussi plus généralement les associations par assonance. L'inconscient fonctionne sur ce mode-là.

          Le grammatical comporte d'une part des énoncés revendiqués par le sujet, le "je" (c'est là le fonctionnement imaginaire), d'autre part des énoncés associatifs où le "je" n'apparaît pas. C'est ce que nous appellerons fantasme.

           " Le fantasme est un montage grammatical où s'ordonne suivant divers renversements le destin de la pulsion, de telle sorte qu'il n'y a plus moyen de faire fonctionner le "je" dans sa relation au monde qu'à le faire passer par cette structure grammaticale" (Scilicet 1970, 2-3, p.241). Il consiste dans la mise en relation d'un sujet et d'un objet par des métaphores évoquant le fonctionnement d'une pulsion.

          Par exemple, dans l'analyse du rêve de la monographie botanique, Freud se compare à un "Bücherwurm, c'est-à-dire à un "ver de livre" (ce que l'on traduit en français par l'expression "rat de bibliothèque"). Examinons en quoi l'énoncé "un ver dévore un livre" est fantasmatique au sens où nous venons de le définir. Le ver représente Freud (S.Freud, 1900, 1971, p.155), le livre sa mère, la "chose" à laquelle son père tenait le plus. "Dévore" est une métaphore orale qui indique le type de relation que le sujet entretient avec l'objet.

          On constate, en entendant un sujet parler, que certaines métaphores reviennent d'une manière répétitive. C'est à ces séries métaphoriques que nous donnons le nom de discours. En ce sens, on ne peut pas dire qu'il existe une "théorie" freudienne du groupe, mais seulement un discours signé Freud dans lequel nous pouvons retrouver toutes les séries métaphoriques qui caractérisent le discours de l'hystérique, de l'obsessionnel et du Maître. Prenons par exemple ce que Freud dit de la psychologie collective. Son discours est métaphorique dans la mesure où il reprend, dans la critique qu'il fait des théories de Le Bon et Mac Dougall, les métaphores que ces auteurs emploient, mais aussi parce qu'il rend compte des phénomènes collectifs à l'aide de sa métapsychologie. En décrivant comme objets unifiés et distincts, non seulement l'individu, le groupe et la foule (qu'il représente comme autant de sphères concentriques emboîtées les unes dans les autres), mais aussi des objets de taille intermédiaire comme la dyade et la famille, Freud peut ensuite fantasmer sur ces objets, c'est-à-dire en parler métaphoriquement.  Néanmoins, son discours n'est pas seulement fantasmatique. Il est u moment dans l'énonciation du discours analytique. "L'insignifiant", en effet, est digne de son intérêt (11), et les associations qu'il fait à propos des métaphores choisies font apparaître celles-ci comme des survivances (12). Par exemple l'individu, pour Freud, n'est plus doté d'une conscience souveraine ; il n'est plus un, mais divisé. Derrière l'individu se profile le sujet de l'inconscient tel que J. Lacan le définit notamment dans les chapitres III et IV du Livre XI.

          (11) Bien que dans Psychologie collective et analyse du moi (1921) Freud travaille sans ses propres associations ni celles de ses patients.
          (12) En appliquant au groupe ou à la foule des découvertes faites avec ses patients, Freud ne fait qu'apliquer à ce que nous appelons "subjectivité" des découvertes concernant la subjectivité. Il ne s'est pas formulé que l'individu et le groupe sont les deux modes sous lesquels on s'imagine localiser la subjectivité.

          La notion de sujet (13) pourrait rendre caduque la classique opposition de l'individu et du groupe, ainsi que les distinctions faites entre la famille, le groupe élargi et la société. L'histoire des sciences n'est-elle pas marquée par la faillite des dichotomies ? (14) Cette notion reste cependant ambiguë dans la mesure où le terme de sujet continue à désigner des individus biologiques. C'est pourquoi nous préférons employer le terme de subjectivité, qui n'implique pas l'idée d'un individu comptable. Subjectivité ne désigne pas ici le contraire d'objectivité, ou ce qu'on oppose au rationnel dans le jugement par exemple, ni l'ineffable, mais des séquences de signifiants qui se répètent d'une façon non aléatoire. Pour nous la subjectivité peut se décrire en termes de discours qui ne renverraient ni à un corps, ni à une localisation. Rappelons que nous entendons par discours des séries métaphoriques fictives, qualifiant l'objet du désir de la mère, que le sujet répète, et qui sont susceptibles d'être modifiées par l'analyse. C'est pourquoi nous devrions aussi interroger la façon dont les rapports de "l'individu" au "groupe" sont imaginés dans le discours. Mais ce thème pourrait à lui seul faire l'objet d'une autre étude.

          (13) Lacan : "je me distingue du langage de l'être (...) cet être, on ne fait que le supposer à certains mots, individu par exemple, ou substance. Pour moi, ce n'est qu'un fait de dit (...). C'est là que j'arrive au sens du mot sujet dans le discours analytique. Ce qui parle sans le savoir me fait je, sujet du verbe (...). Le je n'est pas un être, c'est un supposé à ce qui parle" (Lacan 1975, p. 107, 108, 109).
          (14) Par exemple la notion de longueur d'onde rend vaine la séparation qui était établie entre l'optique et l'acoustique comme domaines séparés de la physique. De même l'opposition entre espace et temps, matière ete énergie disparaît au profit d'autres façons d'écrire le réel..

    Eliane Pons et Jean-Jacques Pinto


          
    [Dans une des notes de ce texte s'était glissée une énorme "bourde", que nous n'avons repérée qu'à la lecture de l'article publié. Saurez-vous la détecter, montrant ainsi que votre sens critique n'est pas émoussé par l'éventuelle approbation que vous inspirerait ce texte ? Ceci en plus des commentaires et/ou questions que vous voudrez bien ajouter]




    Merci de bien vouloir laisser un commentaire ci-dessous



    Métaphore et connaissance

    Par Jean-Jacques Pinto :: 19/10/2008 à 23:30 :: Epistémologie


    Cet article, en cours de publication, va au-delà de l'A.L.S. (Analyse des Logiques Subjectives, voir mon autre blog Tout sur l'A.L.S.), qui n'est utilisée ici que pour objecter aux prises de position fréquemment rencontrèes quant au rôle de la métaphore dans la connaissance scientifique. Le lien entre la découverte scientifique et la psychose dissociative sera abordé à la fin de ce texte.

    Pour commencer, un résumé bilingue ; l'article proprement dit sera affiché par tranches successives dans les jours qui viennent

     

    Résumé en français

    • Cet article est une réflexion sur la question centrale du livre de Lakoff et Johnson, Les métaphores dans la vie quotidienne, c'est-à-dire "la capacité de la métaphore à produire de la connaissance".
    • Après avoir recensé puis décrit les positions de différents auteurs sur le rôle cognitif de la métaphore, nous nous proposons à la fois de les expliquer et de les dépasser en exposant la nôtre. Ces positions s'inscrivent dans une combinatoire où figurent:
      - le pour et le contre exclusifs l'un de l'autre,
      - le compromis et le rejet plus ou moins intriqués.
    • Nous montrerons en conclusion que, loin d'apporter des perspectives nouvelles en réhabilitant la métaphore en sciences, Lakoff et Johnson se privent et nous privent aussi bien de moyens que de terrains de connaissance.
    • mots-clés : métaphore, connaissance, objectivisme, subjectivisme, logique, combinatoire, linguistique, fantasme, identification, découverte scientifique.

    English abstract

    • This essay is a reflection on the key issue raised in Lakoff and Johnson's book Metaphors We Live By, i.e. the capacity the metaphor has to produce knowledge.
    • We first survey and then go through the positions of several authors regarding the cognitive role of the metaphor, and we then propose to explicate these positions as well as go beyond them while developing our own.
    • These positions are inscribed in a scheme listing:
      - pros and cons mutually exclusive,
      - compromise and rejection more or less intermeshed.
    • We will finally demonstrate that, far from offering new perspective by reinstating metaphor in science, Lakoff and Johnson deprive themselves and ourselves of some of the means as well as of a few fields of knowledge.
    • key words : metaphor, knowledge, objectivism, subjectivism, logics, combinatory, linguistics, fantasy, identification, scientific discovery.

    *************************************************************

    MÉTAPHORE ET CONNAISSANCE

    La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil (René Char)

    [L’usage fréquent que nous faisons des citations, dont nous accentuons souvent certains termes, se justifie par notre méthode même, qui fait du mot-à-mot de la métaphore la voie royale de notre analyse.
    Toutes les citations de Lakoff et Johnson sont extraites du même livre, donc nous n’en répèterons plus la référence ci-dessous.]

    1) La dichotomie : « pour ou contre » la métaphore

    . L’opposition objectivisme / subjectivisme relevée et dénoncée par Lakoff et Johnson dès le début de leur livre se trouve déjà formulée avec une grande clarté par Jean Molino dans « Anthropologie et métaphore » (Molino, 1979b) :
    « Un des partages les plus profonds de notre culture est celui qui oppose le rationnel à l’irrationnel. Sous les formes les plus diverses, le couple se reforme dans tous les champs du savoir : il y a d’un côté la solidité d’un réel connu dans sa vérité objective et cohérente, et de l’autre les illusions d’une subjectivité qui se livre sans entraves à ses démons intérieurs »…
    [Dorénavant, les couples d'opposés relevés par les différents auteurs cités seront typographiquement signalés par l'alternance gras/italique]
    .

    . Parmi les auteurs qui choisissent un camp contre l’autre (le « pour » ou le « contre »), deux cas de figure se rencontrent :

    • a) La plupart tombent d’accord pour qualifier la métaphore en termes d’écart, et seule la valeur positive ou négative attribuée à cette qualification change selon le camp où l’on se range. A propos de poésie, donc de figures, le Groupe µ (Groupe µ, 1982) relève le terme d’écart, attribué à Paul Valéry :
      « Parmi les équivalents proposés, souvent innocemment, on relève encore abus (Valéry), viol (J. Cohen), scandale (R. Barthes), anomalie (T. Todorov), folie (Aragon), déviation (L. Spitzer), subversion (J. Peytard), infraction (M. Thiry), etc. »… Ces qualifications où la métaphore est tirée du côté de l’anomalie sont investies positivement ou négativement par ses défenseurs ou ses adversaires, alimentant les mythes de l’objectivisme et du subjectivisme tels que les décrivent Lakoff et Johnson :

    Le mythe de l’objectivisme :

    • « Le monde est constitué d’objets indépendants de l’observateur …
    • Nous acquérons notre connaissance du monde en faisant l’expérience des objets qui le constituent …
    • Nous appréhendons les objets du monde au moyen de catégories et de concepts qui correspondent à des propriétés inhérentes des objets et à des relations entre les objets …
    • La réalité objective existe. La science peut en dernier ressort nous donner une explication correcte,définitive et générale de la réalité …
    • Les mots ont des sens fixes …
    • Les hommes peuvent être objectifs … s’ils usent d’un langage qui est clairement et précisément défini,ambiguïté, et qui correspond à la réalité … ». direct et sans

    Quelques exemples de ce mythe :

    • Parker 1666 (Groupe µ, 1982) : « Ainsi les imaginations débauchées et luxuriantes (des termes métaphoriques) se faufilant dans le lit de la Raison, non seulement le souillent par leurs caresses impuresillégitimes, mais, au lieu de notions et de conceptions vraies des choses, elles imprègnent l’esprit de fantasmes inconsistants »… et
    • Hobbes (Molino, 1979b) : « Pour conclure, la lumière de l’esprit humain, ce sont les mots clairs, épurés, en premier lieu, et purgés de toute ambiguïté par des définitions exactes … Au contraire, les métaphores, les mots ambigus ou qui ne veulent rien dire, sont comme des feux follets : s’en servir pour raisonner, c’est errer parmi d’innombrables absurdités; leur aboutissement, ce sont les conflits, les discordes, le mépris »…
    • Charles Bally1666 (Groupe µ, 1982) : « le premier homme qui a appelé un bateau à voile une voile a fait une faute »… Et ailleurs : « Toutes les fois qu’on peut remonter à la source d’une image, on se heurte à quelque infirmité de l’esprit humain … La plus grande imperfection dont souffre notre esprit est l’incapacité d’abstraire absolument, c'est-à-dire de dégager un concept, de concevoir une idée en dehors de tout contact avec la réalité concrète … Telle est l’origine de la métaphore » …

    Le mythe du subjectivisme, toujours d’après Lakoff et Johnson :

    • « Nos propres sens et nos intuitions sont les meilleurs guides pour l’action …
    • Ce qui compte le plus dans notre vie, ce sont les sentiments, la sensibilité esthétique, les pratiques moralesspirituelle, qui sont purement subjectifs … et la conscience
    • L’art et la poésie transcendent la rationalité et l’objectivité et nous mettent en contact avec la réalité de nos émotions et de nos intuitions …
    • Le langage de l’imagination, en particulier la métaphore, est nécessaire pour exprimer les aspects de notre expérience qui sont uniques …
    • L’objectivité peut être dangereuse, injuste, inhumaine. La science ne nous est d’aucune aide pour les questions les plus importantes de notre vie … » …

    Quelques exemples :

    • Baudelaire (Groupe µ, 1982) : « Le beau est toujours bizarre »…
    • Le Guern (Le Guern M., 1972) : « la véritable métaphore a besoin de trop de liberté pour s’épanouir dans le cadre d’une série d’analogies préétablies et contraignantes. C’est ce besoin de liberté qui explique la dévotion des surréalistes à une métaphore qui ne soit que métaphore, refusant d’être symbole »…

    Dans ces deux positions, le rôle proprement cognitif de la métaphore n’est pas reconnu, puisque ou bien elle est censée n’engendrer que l’erreur, ou bien le type d’expérience singulière qu’elle exprime se veut « hors-la-science »…

    • b) Quelques auteurs sont d’accord avec leurs adversaires sur l’attribution de valeurs à certains qualificatifs (par exemple ouvert : valorisé / fermé : dévalorisé, mais échangent les qualifications pour renverser le jugement. Dans le livre d’A. Koyré, Du monde clos à l’univers infini (Koyré, 1973), la métaphore est mise cette fois, avec l’analogie jugée négativement, du côté du monde clos des anciens, peuplé de correspondances et d’harmonies préétablies, que la science moderne brise au contraire pour ouvrir sur l’univers infini...

    2) La " troisième voie "

    D'autres auteurs cherchent soit à concilier soit à dépasser les oppositions : ils vont donc réhabiliter la métaphore, en la tirant le plus souvent du côté de l'analogie, qui fait alors l'objet d'un jugement positif.

    • a) La valorisation simultanée (affirmation simultanée) du métaphorique et du non-métaphorique se fait en refusant la coupure, en affirmant la continuité et l'intrication des deux pôles dans la connaissance :
    • Ainsi Michel Le Guern (Le Guern M., 1972), quand il s'interroge sur les motivations de la métaphore. Examinant la première fonction que la rhétorique latine attribue au langage, docere, qui correspond à la transmission d'une information logique, il justifie le rôle cognitif de la métaphore, non certes dans son aptitude à produire de la connaissance, mais du moins dans sa capacité à la communiquer :
      " La métaphore offre au langage des possibilités d'économie … de formulation synthétique … Par le tridébarrasser la communication d'un certain nombre d'éléments qui l'alourdissent inutilement … [Elle a aussi un] rôle de dénomination : si la métaphore permet de donner un nom à une réalité à laquelle ne correspond pas encore de terme propre, elle permet aussi de désigner les réalités qui ne peuvent pas avoir de terme propre. Elle permet de briser les frontières du langage, de dire l'indicible

      qu'elle fait opérer entre les éléments de signification, la métaphore permet de
    • Robert Blanché (Blanché, 1972), sans se prononcer sur le rôle de la métaphore, fournit en quelque sorte le cadre où se développera l'argumentation de Jean Molino, et dans un tout autre registre celle de Lakoff et Johnson :
      " L'abstrait pur, le concret pur, sont les deux pôles par rapport auxquels s'organise toute connaissance … Aujourd'hui F. Gonseth refuse la coupure. Il n'y a pas plus d'abstrait autonome que de concret pur. L'abstrait ne se conçoit qu'engagé dans une certaine réalisation, un "modèle" où l'esprit l'aperçoit … Le rapport se trouve rétabli entre le rationnel et l'empirique, l'abstrait et le concret, la forme et le contenu … Le nominalisme et le phénoménisme se tempèrent "…
    • Jean Molino, dans sa remarquable analyse intitulée " Métaphores, modèles et analogies dans les sciences " (Molino, 1979a] décrit l'opposition historiquement constituée entre la langue pure de la science et le langage quotidien métaphorique, puis conteste " cette épopée de la pureté scientifique ", laquelle " n'est qu'un mythe "…
      Cette séparation, cette coupure conduisent Bachelard, " Docteur Jekyll de la science, Mister Hyde de la poésie ", à vivre " la contradiction métaphorique entre le pur et l'impur "… Il s'agit bien de métaphores dans les deux cas, le pur n'est pas moins métaphorique que l'impur, paradoxe que souligne Molino : " l'inquiétude et le doute nous viennent lorsque nous voyons la richesse des métaphores utilisées pour nous dire et nous prouver que la science doit s'éloigner de la métaphore "… Il oppose à Bachelard la " continuité entre les stratégies intellectuelles à l'œuvre à l'état concret et à l'état abstrait [continuité assurée par] la présence constante de l'analogie "… La métaphore se voit ainsi réhabilitée :
      " il [Bachelard] a condamné la métaphore, mais la métaphore s'est bien vengée "…
      Pour Molino le rôle de la métaphore et de l'analogie en sciences ne saurait être récusé, car :
      o Elles ont une valeur didactique (cf supra la fonction docere de M. Le Guern), par exemple " le noyau entouré de ses électrons est analogue au soleil entouré de ses planètes "… " Or bien souvent… l'ontogénèse de la science récapitule sa phylogénèse " (modèle atomique de Rutherford).
      o La majeure partie des termes scientifiques a une origine figurée, en physique (corpuscule, onde, etc.), dans le lexique mathématique (boule, pavé, treillis). " Le nom établit un lien entre l'ancien savoir et le savoir nouveau où s'insère le concept original … Les analogies jouent un rôle indéniable dans la genèse du concept "…
      Au terme d'une analyse exemplaire de ce rôle, Molino conclut :
      " Les systèmes symboliques utilisés dans les sciences ont des propriétés analogues à celles des langues naturelles : le flou, l'approximation, l'extension analogique et la métaphore … Il ne faut pas sacrifier les systèmes symboliques iconiques aux systèmes de signes arbitraires : les deux sont indispensables aux démarches de la connaissance … Pensons à l'importance du langage géométrique, c'est-à-dire d'un type particulier de visée figurative, quelque abstraite qu'elle soit, dans la mathématique moderne depuis Riemann "… Ainsi c'est l'unité profonde de tous les systèmes symboliques qui fonde " la capacité de la métaphore à produire de la connaissance "…
      L'article " Anthropologie et métaphore ", du même auteur (Molino, 1979b), confirme ce rôle dans le champ des sciences humaines :
      " Les travaux de Jakobson, la diffusion des modèles linguistiques, les livres de Lévi-Strauss ont contribué à réintroduire la métaphore en anthropologie en lui donnant le statut d'un outil acceptable de description et d'analyse … Nisbet a bien montré que les concepts les plus fondamentaux de la sociologie et de l'anthropologie étaient encore des métaphores … Dans le symbolisme rituel comme dans les systèmes de croyance, dans les mythes comme dans la magie ou l'activité technique, ce sont les mêmes démarches cognitives qui sont à l'œuvre … Dans tous les cas, nous ne pouvons connaître que dans et par le travail de la métaphore "…
    • b) Le rejet simultané (ou négation simultanée) de l'objectivisme et du subjectivisme, le " ni l'un ni l'autre " effectif ne se rencontre pas chez les auteurs que nous avons analysés; il s'agit plutôt d'un " ni tout l'un ni tout l'autre " qui remplace les éléments rejetés par une ou plusieurs alternatives.
    • Un rejet de la dichotomie rationalisme / empirisme au sein de la science elle-même prépare déjà la voie :
      " Kant avait cru pouvoir accorder les deux caractères intuitif et apodictique des mathématiques, rejetant ainsi ce qu'il y avait d'inacceptable à la fois dans l'intellectualisme et dans l'empirisme " (Blanché, 1972).

    • Chez Piaget, " la réduction des lois logico-mathématiques à de simples règles de langage, la réduction de l'expérience physique à l'appréhension d'un phénomène antérieur à toute conceptualisation, sont démenties par la psychologie génétique, … contrairement à la thèse empiriste et contrairement à la thèse nominaliste " (ibidem).

    • François Rastier, dans son article " Paradigmes cognitifs et linguistique universelle " (Rastier, 1988), décrit, accompagnés de leurs options linguistiques, les deux paradigmes qui rivalisent dans les sciences cognitives, et dont le lexique rappelle étrangement celui des mythes objectiviste et subjectiviste :
      - le cognitivisme intégriste ou orthodoxe : " dans l'ontologie cognitiviste, comme si les objets du monde étaient des symboles, ils en partagent bien des caractéristiques, comme la discrétion et l'identité à soisymbolique
      - le connexionnisme : " l'ontologie spontanée du connexionnisme n'est pas logiciste mais "physiciste" : l'objet n'est pas une entité discrète et dotée d'une identité à elle-même, mais une singularité sur un espace continu, et dont les saisies peuvent varier indéfiniment "… Il suppose un paradigme " subsymbolique
      Rastier présente alors une troisième voie, faite de synthèse et d'alternatives :
      o La synthèse : " Est-ce à dire qu'il faudra choisir entre une linguistique "symbolique" et une linguistique "subsymbolique" ? … une théorie linguistique digne de ce nom se doit de penser ensemble le symboliquesubsymbolique "… Les recherches cognitives, qu'il invite à étendre aux sciences de l'homme et de la société (type théorique herméneutique, exemple : l'histoire) doivent admettre ce qu'il appelle l'herméneutique rationnelle.
      o Les alternatives sont constituées par " la réjouissante variété de théories qui contestent le programme formaliste : Langacker, Lakoff, Talmy ", et certaines théories plus anciennes " injustement marginalisées " : linguistiques fonctionnelles de Halliday et de S. Dik, linguistique structurale européenne.

      "… Ce paradigme s'assortit d'une linguistique " et le
    • Lakoff et Johnson, toujours dans Les métaphores dans la vie quotidienne, après avoir réhabilité la métaphore en lui redonnant une fonction cognitive, proposent " une troisième voie qui s'oppose aux mythes de l'objectivisme et du subjectivisme "… Ce " troisième choix ", la " synthèse expérientialiste ", est en fait un mélange de synthèse et de rejet des termes de la dichotomie (ils souhaitent " en prendre et en laisser " dans chacun des deux " mythes ").
      - Synthèse, car " la métaphore associe la raison et l'imagination; c'est une rationalité imaginative … Une approche expérientialiste nous permet d'établir un lien entre les mythes objectiviste et subjectiviste … Il peut exister une sorte d'objectivité relative au système conceptuel d'une culture "…
      - Rejet, car " les mythes de l'objectivisme et du subjectivisme passent tous les deux à côté de la manière dont nous comprenons le monde grâce à nos interactions avec lui "…

    Pour terminer ce survol de la " troisième voie ", remarquons chez ses partisans le rôle analogue joué par des expressions comme " herméneutique rationnelle ", " rationalité imaginative ", " visée figurative quoique abstraitehumour sérieux " d'Henri Atlan dans A tort et à raison, intercritique de la science et du mythe (Atlan, 1986).. Ces expressions sont des variétés d'oxymores dont nous serons amenés à reparler …

    3) La « quatrième dimension »

    Quelques auteurs optant pour la « troisième voie » ébauchent avec un recul et une intuition certaine la description — résumée par nous plus bas — des paradigmes dichotomiques, mais s’arrêtent sur cette voie sans les recenser systématiquement ni tenter de les expliquer, conditions selon nous nécessaires à leur dépassement véritable.

    Pour savoir à quelles conditions ces oppositions pourraient être surmontées, nous présenterons un certain nombre d’hypothèses, que nous ne pourrons argumenter en détail dans cet article. Nous renvoyons le lecteur au texte « Identifications divergentes et non commutation des synonymes dans les métaphores usuelles » (Pinto et Douay-Soublin,1986), dont nous donnons ici un résumé.

    De ces hypothèses, marquées par le souci de dégager l’autonomie du langage, découlera une « négation simultanée » effective de ces oppositions.

    Quant à « la capacité de la métaphore à produire de la connaissance », nous remettrons ici en question non pas la fonction cognitive ou la valeur heuristique de la métaphore en elle-même, mais tout à la fois celle de la langue non métaphorique, dénotative, et celle de la langue métaphorique, et ce en contestant les entités, les totalités que l’une et l’autre supposent : la ligne de partage ne passe pas, pensons-nous, entre métaphore et non-métaphore, mais entre langue entitaire et lettre non-entitaire (ou si l’on veut entre « tout » et « non-tout »).

    a) Jean Molino, François Rastier, Lakoff et Johnson soulignent chacun à leur manière l’importance des paradigmes dichotomiques.

    — Molino constate, on l’a vu, qu’« un des partages les plus profonds de notre culture est celui qui oppose le rationnel à l’irrationnel » (Molino, 1979b) … Mais la nature des dichotomies verticalement corrélées qu’il mentionne :

    • objectivité / subjectivité

    • réalité / plaisir (Freud)

    • accommodation / assimilation (Piaget)

    • rite / outil (Le Cœur)

    • propre / figuré (grammaire et rhétorique)

    n’est pas précisée, et il hésite entre les noms de « mythe » (« la pureté scientifique n’est qu’un mythe ») déjà rencontré chez Lakoff et Johnson, d’« archétype » (« l’épistémologie de Bachelard est restée bloquée par l’obstacle que constituait l’archétype, très concret, du pur et de l’impur, de l’abstrait et du concret, du concept et de l’image, du rationnel et de l’irrationnel »), et de « partage au sein de la culture »…

    — Rastier (Rastier, 1988) caractérise les deux paradigmes cognitifs par les couples logiciste / physiciste, discret / non discret, identique à soi / non identique à soi, et oppose la métaphore cognitiviste « l’esprit est un programme » à la métaphore connexionniste « l’ordinateur est un cerveau »… Il retrouve au niveau des structures de données informatiques (il cite Minsky et Papert, Perceptrons, 1969) l’affrontement entre les deux paradigmes sous la forme des oppositions suivantes, verticalement corrélées :

    • symbolic / connexionist

    • logical / analogical

    • serial / parallel

    • discrete / continuous

    • localized / distributed

    • hierarchical / heterarchical

    Mais ici encore les dénominations qu’il propose : « enjeux idéologiques », « ontologies implicites » (pensée du discret et pensée du continu), « philosophies » (« les ontologies spontanées cherchent appui sur des philosophies explicites »), « poétiques » (métaphore de l’ordinateur et métaphore du cerveau), ne nous éclairent ni sur la nature, ni sur la raison d’être de ces paradigmes.

    — Lakoff et Johnson décrivent les « mythes » de l’objectivisme et du subjectivisme en des termes qui concordent avec nos observations. Mais leur critique de l’objectivisme est bien plus longue que celle du subjectivisme (légère préférence pour le second ?), et l’origine de ces deux mythes reste mystérieuse.

    Le chapitre « métaphore et cohérence culturelle » révèle leur embarras : après avoir posé que « les valeurs les plus fondamentales d’une culture sont cohérentes avec la structure métaphorique de ses concepts les plus fondamentaux », ils reconnaissent qu’ « il y a souvent des conflits parmi ces valeurs et par conséquent parmi les métaphores qui leur sont associées. Pour expliquer de tels conflits, nous devons nous demander auxquelles de ces métaphores la subculture qui les utilise accorde une priorité »…

    « En dehors des subcultures, certains groupes se définissent par le fait qu’ils partagent des valeurs importantes qui entrent en conflit avec celles de la culture dominante … par exemple l’ordre des trappistes »…

    Enfin « les individus … sous-groupes constitués d’une personne [sic !] … se fixent des priorités diverses et définissent ce qui leur semble bon et vertueux de plusieurs manières »…

    Même embarras entre cultures différentes : « il y a des cultures où la passivité est plus valorisée que l’activité … la manière dont les concepts sont orientés ainsi que la hiérarchie des orientations varient d’une culture à l’autre »…

    Or les deux mythes sont clairement rattachés l’un à la « culture » scientifique, l’autre à la « tradition » romantique, sous l’intitulé « Les choix offerts par notre culture »…

    En fait, ce mot « culture », jamais explicité, est un fourre-tout qui permet à Lakoff et Johnson d’occulter l’autonomie du symbolique, de méconnaitre la dimension symbolique du langage mise en lumière par l’anthropologie. Leur critique de l’objectivisme linguistique leur permet de jeter l’enfant (la linguistique tant empiriste que rationaliste) avec l’eau du bain (le mythe objectiviste). La métaphore ne relève plus du langage, mais de « concepts métaphoriques » rattachés à un hypothétique « système conceptuel »…

    Si la métaphore, longtemps rejetée hors du champ linguistique, se voit réhabilitée, c’est à présent le champ linguistique qui est rejeté hors de la métaphore ! On peut et on doit ici parler de « régression prélinguistique ».

    b) Les dénominations proposées jusqu’ici pour rendre compte des dichotomies : « mythes », « archétypes », « cultures », « subcultures », « philosophies », « ontologies implicites », « poétiques », « idéologies », « traditions », etc. nous semblent contestables et insuffisamment explicites.

    Dans une recherche menée avec le G.R.T.C (Groupe de Représentation et Traitement des Connaissances, laboratoire du C.N.R.S. à Marseille) et exposée dans le texte sus-mentionné (Pinto et Douay-Soublin,1986), nous étudions, à partir du discours courant, les relations entre les « choix » sémantiques de « familles de locuteurs » et leurs types d'« identification » en psychanalyse. Plaidant pour une description systématique des paradigmes opposés, nous argumentons en faveur de leur origine fantasmatique, en donnant du mot « fantasme » une définition précise, à fondement linguistique.

    • Description des dichotomies :

    Certains mots ou expressions contenant des traits sémantiques voisins (et parfois « le même » mot ou « la même » expression) sont reconnus par les dictionnaires comme non synonymes, non substituables : ils ont en effet des valeurs opposées, positive (+) ou négative (-), et des domaines de référence différents. Ainsi :

    . s'envoyer en l'air (référence:accident) (-) / s'envoyer en l'air (référence:plaisir) (+)

    . c'est la porte ouverte à (…tous les excès) (-) / opérations portes ouvertes (+)

    . le Vietnam, c'est l'enfer (-) / Get 27, c'est l'enfer (+) (slogan publicitaire), etc.

    A l’inverse, certains mots ou expressions renvoyant à un domaine de référence commun, et ayant même valeur positive ou négative, mais contenant des traits sémantiques opposés, sont dans les dictionnaires donnés à tort pour synonymes, donc potentiellement substituables. Par exemple :

    . y passer / y rester (référence : mort) (-)

    . fondu / givré (référence : folie) (-), etc.

    Collectons en deux listes ces couples de pseudosynonymes. Leur étude distributionnelle montre qu’ils sont utilisés de façon « partiale » selon les familles de locuteurs : interviewés sur leur emploi les donnent pour intercheangeables, mais dans l'exercice effectif de leur parole (en production) ils ne les confondent pas.

    Ces deux paradigmes évoquent les lectes que décrit Michel Le Guern (Berrendonner, Le Guern et Puech 1983) : « une langue est une polyhiérarchie de sous-systèmes, et certains de ces sous-systèmes offrent aux locuteurs des choix entre diverses variantes. Chacune de ces variantes sera nommée ici un lecte … Les lectes que je poserai ne seront assignés ni à un individu, ni à une catégorie sociale, ni à une aire géographique, ni à un genre particulier de communication. Ils seront étudiés 'en soi', dans leurs purs rapports oppositifs à l'intérieur du système »…

    La décomposition sémique des mots entrant dans ces paradigmes aboutit à deux listes que nous nommerons désormais séries, et qui correspondent aux listes verticalement corrélées ébauchées par certains auteurs (pur / impur, abstrait / concret, rationnel / irrationnel, discret / non discret, etc.).

    On constate alors que les familles de locuteurs qui valorisent une série au dépens de l’autre, ou qui oscillent au contraire entre l’une et l’autre, répondent aux caractérisations cliniques classiques des « personnalités » obsessionnelle, hystérique et phobique.

    • Tentons d’expliquer ces constatations et d’avancer des arguments en faveur de la nature fantasmatique des séries.

    Le terme psychanalytique d’« identification » (qui désigne à la fois le processus et son résultat) est préférable à celui de « personnalité », qui repose sur le présupposé de l’« individu psychique »… Laissant de côté le premier temps du processus identificatoire, nous évoquerons brièvement le deuxième et le troisième.

    — La « deuxième identification » fonde depuis le dire du parent (le nom propre, les pronoms personnels) la conviction de l’enfant d’être quelqu’un, une entité, ce dont il ne peut faire l’expérience directe. Or après avoir reconnu qu’il n’y a pas d’« expérience physique directe » et que « chaque expérience physique a lieu sur fond de présuppositions culturelles », Lakoff et Johnson réinventent pourtant des concepts directement émergents (Objets, Substances et Contenants) : « nous faisons l’expérience de nous-mêmes comme d’entités séparées du reste du monde — des contenants dotés d’un intérieur et d’un extérieur »… Ce que montre l’expérience est exactement l’inverse. Faute d'une garantie verbale (le dire parental mémorisé, et pour longtemps!), cette conviction ne tient pas : chez le schizophrène, où ce dire a manqué, la dépersonnalisation s’accompagne de convictions inverses (et rebelles à l’expérience) : que son image n’est pas la sienne, ou est éclatée, ou a disparu (« signe du miroir »), qu’il n’est pas une entité séparée du reste du monde (« transitivisme »).

    Ainsi l’invocation de l’expérience chez l’homme n’est pertinente que jusqu’à un certain point : les premières expériences rencontrées, dont et surtout le discours parental, vont filtrer les suivantes et faire décroître, jusqu’à l’annuler presque, l’impact des expériences et discours ultérieurs. L’automatisme de répétition décrit en psychanalyse nous fait inlassablement parcourir les mêmes voies, commettre les mêmes erreurs, en dépit du bon sens … et de l’expérience.

    — La troisième identification parachève la mise en place du fantasme, qui peut recevoir une définition linguistique.

    Jean-Claude Milner rappelle que « selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exprimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct » (Milner, 1989); précisons encore : « le fantasme se présente sous la forme d'un montage grammatical, où s'ordonne, suivant différents renversements, le destin de la pulsion » (Anonyme, 1967). La supposition d’entités séparées du reste du monde, résultat de la deuxième identification, est la condition du fantasme. En effet, pour relier métaphoriquement le sujet à l'objet dans la chaîne syntaxique du fantasme, il faut un sujet et un objet imaginés comme des touts. Dans l'exemple classique où Freud se fantasme « ver de livre » (Bücherwurm, version allemande du « rat de bibliothèque »), la séquence « Le ver mange le livre » suppose l'existence des entités « ver » (renvoyant à Freud) et « livre » (renvoyant à sa mère), mises en relation par le verbe « manger » qui spécifie métaphoriquement ce rapport dans le registre de la pulsion « orale »…

    Les phrases du fantasme tissent le texte de la réalité psychique, que l’on distinguera soigneusement du réel.

    C’est le discours parental qui détermine après la naissance, non de façon linéaire mais avec certaines transformations elles-mêmes « programmées », le discours fantasmatique de l'enfant, de façon différente selon que celui-ci est idéalisé ou rejeté (pour ne parler d’abord que des cas extrêmes).

    L’hypothèse que nous proposons est que l'enfant une fois identifié qualifiera et traitera désormais tout objet y compris lui-même comme le parent l'a qualifié et a souhaité le traiter (Ce faisant, c'est la satisfaction du parent, et non la sienne, qu'il exprime et recherche). Ce sont les adjectifs extraits des qualifications parentales, et les verbes décrivant le sort souhaité à l’enfant qui fourniront les traits sémantiques mis en jeu dans les métaphores du fantasme.

    — les adjectifs décrivent l'objet tel qu'il est jugé par le parent (beau, laid, etc.), ou tel qu'il devrait être pour rendre possible l'action (exprimée par un verbe) que le parent veut exercer sur lui : léger ( … pour mieux s'en débarrasser, s’il est perçu comme un fardeau).

    — Les verbes décrivent l’attitude devant l’enfant idéalisé :

    • aimer, adorer, prendre au sérieux, respecter

    • regarder, voir, contempler, etc.,

    et les moyens de conserver un tel enfant :

    • posséder, maîtriser

    • garder, protéger, enfermer, retenir, contenir, isoler, incorporer (verbe le plus souvent métaphorisé en « manger »)

    • nourrir, remplir, etc.,

    ou à l’enfant non désiré, refusé (tel le poète maudit par sa mère dans « Bénédiction », de Baudelaire) :

    • verbes exprimant la déception, la surprise, l'étonnement, la peur, l'horreur,

    • haïr, détester, maudire, ne pas prendre au sérieux, tourner en dérision,

    et les moyens de se débarrasser d'un tel enfant, de le faire changer, ou de l’ignorer :

    • détruire (ouvrir, casser, démolir, brûler, éclater, déchirer, etc…)

    • changer, modifier, altérer, tordre

    • déplacer, remuer, secouer, éloigner, écarter, chasser, (faire) sortir

    • abandonner, laisser tomber, lâcher, jeter

    • perdre, égarer, donner, vendre, échanger

    • méconnaître, oublier, etc.

    Les traits sémantiques extraits de ces verbes et adjectifs sont précisément ceux qui constituent nos séries, que nous pouvons à présent « baptiser » :

    . série conservation-intégrité-stabilité ou série « B » : l'enfant est idéalisé, adoré, déifié, précieusement gardé.

    . série destruction-disparition-éloignement-changement, ou série « A » : l'enfant est détesté, on veut s’en débarrasser, « l'envoyer au diable »…

    La diversité des situations réelles donne des combinaisons de séries, les « parlers », que nous décrivons plus loin.

    Ces séries s'inscrivent d'emblée dans une dimension rhétorique : en effet le locuteur, une fois identifié au texte du souhait parental, s’en fera l'avocat. Ses prises de position « subjectives » seront autant de paraphrases de ce texte.

    • Adoptant pour décrire ces séries la méthode proposée par Le Guern pour la grammaire polylectale, nous chercherons à constituer non pas une grammaire normative, mais une grammaire potentielle.

    (1) Les séries sont donc en première approximation des listes de traits sémantiques opposés terme à terme, par exemple ouvert / fermé, souple / rigide, jeter / garder. La dichotomie n'existe qu'au niveau des traits, et non des unités syntaxiques qui les contiennent.

    En fonctionnement fantasmatique, la langue réduit les paradigmes arborescents du fonctionnement cognitif (exemple : les états de la matière : solide / visqueux / liquide / pulvérulent / gazeux) à deux séries seulement de traits opposés (ici : fluide / non fluide). C'est la nécessité d'argumenter, de défendre « son » identification, qui place le locuteur dans un camp ou (ou exclusif) un autre, même s’il change de camp au cours de son argumentation. Lakoff et Johnson remarquent que « l’objectivisme et le subjectivisme ont besoin l’un de l’autre pour exister. Chacun se définit par opposition à l’autre et voit en lui un ennemi …  ».

    Si un trait est valorisé dans une série, il est le plus souvent dévalorisé dans l’autre. C'est souvent le contexte qui décide de la valeur positive ou négative d'un mot : le cœur léger (+) / une femme légère (-), mais parfois la langue fournit des doublets, l'un valorisé, l'autre péjoratif (souple / laxiste, rigide / rigoureux, lourd / pondéré). On peut ainsi simuler des « dialogues de sourds », où joue la paradiastole : (figure rhétorique du conflit)

    — Vous êtes rigide, soyez donc plus souple !

    — C'est vous qui êtes laxiste, soyez donc plus rigoureux !

    et qui miment l’éternelle querelle du subjectivisme et de l’objectivisme …

    (2) Les signifiants complexes, représentés dans toutes les parties du discours : verbes, adjectifs, substantifs etc.) ne se répartissent pas a priori en séries (qui, on l'a vu, ne concernent que les traits sémantiques). On peut décrire pour chacun d'eux sa composition en traits :

    — Certains, de composition presque homogène, seront employés pratiquement sans ambiguïté comme se rattachant à l'une ou l'autre série.

    — D'autres, contenant dans leur liste des traits des deux séries, auront un fonctionnement déterminé par le contexte.

    On pourra vérifier que les dichotomies notées dans la « troisième voie » se composent des traits simples ou de signifiants homogènes.

    (3) Ces hypothèses laissent prévoir, et l'expérience confirme, qu'il existe des formes syntaxiques longues symétriques du point de vue des séries. On rencontre ainsi :

    • des expressions et locutions symétriques,

    • des analogies symétriques,

    • des proverbes, aphorismes et sentences symétriques :

    Tel père, tel fils / à père avare fils prodigue.

    Qui se ressemble s'assemble / les contraires s'attirent.

    qui dessinent les contours de deux « morales », de deux esthétiques :

    morale de la sagesse, morale de la folie

    morale classique, morale baroque ou romantique

    morale apollinienne et morale dionysiaque.

    • des argumentations dialoguées symétriques, comme celle que développe dans une interview l'avocat J. Vergès en faveur de la défense de rupture (série A), qu'il oppose à la défense de connivence (série B). On les trouve à l’œuvre dans les mythes objectiviste et subjectiviste de Lakoff et Johnson.

    Lire la suite sur le billet "Métaphore et connaissance (suite)"
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