Inconscient et langage

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Jean-Jacques Pinto

Publications et recherches de Jean-Jacques Pinto sur les relations entre inconscient et langage, ainsi qu'entre psychanalyse et linguistique.

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Métaphore et connaissance

Par Jean-Jacques Pinto :: 19/10/2008 à 23:30 :: Epistémologie


Cet article, en cours de publication, va au-delà de l'A.L.S. (Analyse des Logiques Subjectives, voir mon autre blog Tout sur l'A.L.S.), qui n'est utilisée ici que pour objecter aux prises de position fréquemment rencontrèes quant au rôle de la métaphore dans la connaissance scientifique. Le lien entre la découverte scientifique et la psychose dissociative sera abordé à la fin de ce texte.

Pour commencer, un résumé bilingue ; l'article proprement dit sera affiché par tranches successives dans les jours qui viennent

 

Résumé en français

  • Cet article est une réflexion sur la question centrale du livre de Lakoff et Johnson, Les métaphores dans la vie quotidienne, c'est-à-dire "la capacité de la métaphore à produire de la connaissance".
  • Après avoir recensé puis décrit les positions de différents auteurs sur le rôle cognitif de la métaphore, nous nous proposons à la fois de les expliquer et de les dépasser en exposant la nôtre. Ces positions s'inscrivent dans une combinatoire où figurent:
    - le pour et le contre exclusifs l'un de l'autre,
    - le compromis et le rejet plus ou moins intriqués.
  • Nous montrerons en conclusion que, loin d'apporter des perspectives nouvelles en réhabilitant la métaphore en sciences, Lakoff et Johnson se privent et nous privent aussi bien de moyens que de terrains de connaissance.
  • mots-clés : métaphore, connaissance, objectivisme, subjectivisme, logique, combinatoire, linguistique, fantasme, identification, découverte scientifique.

English abstract

  • This essay is a reflection on the key issue raised in Lakoff and Johnson's book Metaphors We Live By, i.e. the capacity the metaphor has to produce knowledge.
  • We first survey and then go through the positions of several authors regarding the cognitive role of the metaphor, and we then propose to explicate these positions as well as go beyond them while developing our own.
  • These positions are inscribed in a scheme listing:
    - pros and cons mutually exclusive,
    - compromise and rejection more or less intermeshed.
  • We will finally demonstrate that, far from offering new perspective by reinstating metaphor in science, Lakoff and Johnson deprive themselves and ourselves of some of the means as well as of a few fields of knowledge.
  • key words : metaphor, knowledge, objectivism, subjectivism, logics, combinatory, linguistics, fantasy, identification, scientific discovery.

*************************************************************

MÉTAPHORE ET CONNAISSANCE

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil (René Char)

[L’usage fréquent que nous faisons des citations, dont nous accentuons souvent certains termes, se justifie par notre méthode même, qui fait du mot-à-mot de la métaphore la voie royale de notre analyse.
Toutes les citations de Lakoff et Johnson sont extraites du même livre, donc nous n’en répèterons plus la référence ci-dessous.]

1) La dichotomie : « pour ou contre » la métaphore

. L’opposition objectivisme / subjectivisme relevée et dénoncée par Lakoff et Johnson dès le début de leur livre se trouve déjà formulée avec une grande clarté par Jean Molino dans « Anthropologie et métaphore » (Molino, 1979b) :
« Un des partages les plus profonds de notre culture est celui qui oppose le rationnel à l’irrationnel. Sous les formes les plus diverses, le couple se reforme dans tous les champs du savoir : il y a d’un côté la solidité d’un réel connu dans sa vérité objective et cohérente, et de l’autre les illusions d’une subjectivité qui se livre sans entraves à ses démons intérieurs »…
[Dorénavant, les couples d'opposés relevés par les différents auteurs cités seront typographiquement signalés par l'alternance gras/italique]
.

. Parmi les auteurs qui choisissent un camp contre l’autre (le « pour » ou le « contre »), deux cas de figure se rencontrent :

  • a) La plupart tombent d’accord pour qualifier la métaphore en termes d’écart, et seule la valeur positive ou négative attribuée à cette qualification change selon le camp où l’on se range. A propos de poésie, donc de figures, le Groupe µ (Groupe µ, 1982) relève le terme d’écart, attribué à Paul Valéry :
    « Parmi les équivalents proposés, souvent innocemment, on relève encore abus (Valéry), viol (J. Cohen), scandale (R. Barthes), anomalie (T. Todorov), folie (Aragon), déviation (L. Spitzer), subversion (J. Peytard), infraction (M. Thiry), etc. »… Ces qualifications où la métaphore est tirée du côté de l’anomalie sont investies positivement ou négativement par ses défenseurs ou ses adversaires, alimentant les mythes de l’objectivisme et du subjectivisme tels que les décrivent Lakoff et Johnson :

Le mythe de l’objectivisme :

  • « Le monde est constitué d’objets indépendants de l’observateur …
  • Nous acquérons notre connaissance du monde en faisant l’expérience des objets qui le constituent …
  • Nous appréhendons les objets du monde au moyen de catégories et de concepts qui correspondent à des propriétés inhérentes des objets et à des relations entre les objets …
  • La réalité objective existe. La science peut en dernier ressort nous donner une explication correcte,définitive et générale de la réalité …
  • Les mots ont des sens fixes
  • Les hommes peuvent être objectifs … s’ils usent d’un langage qui est clairement et précisément défini,ambiguïté, et qui correspond à la réalité … ». direct et sans

Quelques exemples de ce mythe :

  • Parker 1666 (Groupe µ, 1982) : « Ainsi les imaginations débauchées et luxuriantes (des termes métaphoriques) se faufilant dans le lit de la Raison, non seulement le souillent par leurs caresses impuresillégitimes, mais, au lieu de notions et de conceptions vraies des choses, elles imprègnent l’esprit de fantasmes inconsistants »… et
  • Hobbes (Molino, 1979b) : « Pour conclure, la lumière de l’esprit humain, ce sont les mots clairs, épurés, en premier lieu, et purgés de toute ambiguïté par des définitions exactes … Au contraire, les métaphores, les mots ambigus ou qui ne veulent rien dire, sont comme des feux follets : s’en servir pour raisonner, c’est errer parmi d’innombrables absurdités; leur aboutissement, ce sont les conflits, les discordes, le mépris »…
  • Charles Bally1666 (Groupe µ, 1982) : « le premier homme qui a appelé un bateau à voile une voile a fait une faute »… Et ailleurs : « Toutes les fois qu’on peut remonter à la source d’une image, on se heurte à quelque infirmité de l’esprit humain … La plus grande imperfection dont souffre notre esprit est l’incapacité d’abstraire absolument, c'est-à-dire de dégager un concept, de concevoir une idée en dehors de tout contact avec la réalité concrète … Telle est l’origine de la métaphore » …

Le mythe du subjectivisme, toujours d’après Lakoff et Johnson :

  • « Nos propres sens et nos intuitions sont les meilleurs guides pour l’action
  • Ce qui compte le plus dans notre vie, ce sont les sentiments, la sensibilité esthétique, les pratiques moralesspirituelle, qui sont purement subjectifs … et la conscience
  • L’art et la poésie transcendent la rationalité et l’objectivité et nous mettent en contact avec la réalité de nos émotions et de nos intuitions
  • Le langage de l’imagination, en particulier la métaphore, est nécessaire pour exprimer les aspects de notre expérience qui sont uniques
  • L’objectivité peut être dangereuse, injuste, inhumaine. La science ne nous est d’aucune aide pour les questions les plus importantes de notre vie … » …

Quelques exemples :

  • Baudelaire (Groupe µ, 1982) : « Le beau est toujours bizarre »…
  • Le Guern (Le Guern M., 1972) : « la véritable métaphore a besoin de trop de liberté pour s’épanouir dans le cadre d’une série d’analogies préétablies et contraignantes. C’est ce besoin de liberté qui explique la dévotion des surréalistes à une métaphore qui ne soit que métaphore, refusant d’être symbole »…

Dans ces deux positions, le rôle proprement cognitif de la métaphore n’est pas reconnu, puisque ou bien elle est censée n’engendrer que l’erreur, ou bien le type d’expérience singulière qu’elle exprime se veut « hors-la-science »…

  • b) Quelques auteurs sont d’accord avec leurs adversaires sur l’attribution de valeurs à certains qualificatifs (par exemple ouvert : valorisé / fermé : dévalorisé, mais échangent les qualifications pour renverser le jugement. Dans le livre d’A. Koyré, Du monde clos à l’univers infini (Koyré, 1973), la métaphore est mise cette fois, avec l’analogie jugée négativement, du côté du monde clos des anciens, peuplé de correspondances et d’harmonies préétablies, que la science moderne brise au contraire pour ouvrir sur l’univers infini...

2) La " troisième voie "

D'autres auteurs cherchent soit à concilier soit à dépasser les oppositions : ils vont donc réhabiliter la métaphore, en la tirant le plus souvent du côté de l'analogie, qui fait alors l'objet d'un jugement positif.

  • a) La valorisation simultanée (affirmation simultanée) du métaphorique et du non-métaphorique se fait en refusant la coupure, en affirmant la continuité et l'intrication des deux pôles dans la connaissance :
  • Ainsi Michel Le Guern (Le Guern M., 1972), quand il s'interroge sur les motivations de la métaphore. Examinant la première fonction que la rhétorique latine attribue au langage, docere, qui correspond à la transmission d'une information logique, il justifie le rôle cognitif de la métaphore, non certes dans son aptitude à produire de la connaissance, mais du moins dans sa capacité à la communiquer :
    " La métaphore offre au langage des possibilités d'économie … de formulation synthétique … Par le tridébarrasser la communication d'un certain nombre d'éléments qui l'alourdissent inutilement … [Elle a aussi un] rôle de dénomination : si la métaphore permet de donner un nom à une réalité à laquelle ne correspond pas encore de terme propre, elle permet aussi de désigner les réalités qui ne peuvent pas avoir de terme propre. Elle permet de briser les frontières du langage, de dire l'indicible "…

    qu'elle fait opérer entre les éléments de signification, la métaphore permet de
  • Robert Blanché (Blanché, 1972), sans se prononcer sur le rôle de la métaphore, fournit en quelque sorte le cadre où se développera l'argumentation de Jean Molino, et dans un tout autre registre celle de Lakoff et Johnson :
    " L'abstrait pur, le concret pur, sont les deux pôles par rapport auxquels s'organise toute connaissance … Aujourd'hui F. Gonseth refuse la coupure. Il n'y a pas plus d'abstrait autonome que de concret pur. L'abstrait ne se conçoit qu'engagé dans une certaine réalisation, un "modèle" où l'esprit l'aperçoit … Le rapport se trouve rétabli entre le rationnel et l'empirique, l'abstrait et le concret, la forme et le contenu … Le nominalisme et le phénoménisme se tempèrent "…
  • Jean Molino, dans sa remarquable analyse intitulée " Métaphores, modèles et analogies dans les sciences " (Molino, 1979a] décrit l'opposition historiquement constituée entre la langue pure de la science et le langage quotidien métaphorique, puis conteste " cette épopée de la pureté scientifique ", laquelle " n'est qu'un mythe "…
    Cette séparation, cette coupure conduisent Bachelard, " Docteur Jekyll de la science, Mister Hyde de la poésie ", à vivre " la contradiction métaphorique entre le pur et l'impur "… Il s'agit bien de métaphores dans les deux cas, le pur n'est pas moins métaphorique que l'impur, paradoxe que souligne Molino : " l'inquiétude et le doute nous viennent lorsque nous voyons la richesse des métaphores utilisées pour nous dire et nous prouver que la science doit s'éloigner de la métaphore "… Il oppose à Bachelard la " continuité entre les stratégies intellectuelles à l'œuvre à l'état concret et à l'état abstrait [continuité assurée par] la présence constante de l'analogie "… La métaphore se voit ainsi réhabilitée :
    " il [Bachelard] a condamné la métaphore, mais la métaphore s'est bien vengée "…
    Pour Molino le rôle de la métaphore et de l'analogie en sciences ne saurait être récusé, car :
    o Elles ont une valeur didactique (cf supra la fonction docere de M. Le Guern), par exemple " le noyau entouré de ses électrons est analogue au soleil entouré de ses planètes "… " Or bien souvent… l'ontogénèse de la science récapitule sa phylogénèse " (modèle atomique de Rutherford).
    o La majeure partie des termes scientifiques a une origine figurée, en physique (corpuscule, onde, etc.), dans le lexique mathématique (boule, pavé, treillis). " Le nom établit un lien entre l'ancien savoir et le savoir nouveau où s'insère le concept original … Les analogies jouent un rôle indéniable dans la genèse du concept "…
    Au terme d'une analyse exemplaire de ce rôle, Molino conclut :
    " Les systèmes symboliques utilisés dans les sciences ont des propriétés analogues à celles des langues naturelles : le flou, l'approximation, l'extension analogique et la métaphore … Il ne faut pas sacrifier les systèmes symboliques iconiques aux systèmes de signes arbitraires : les deux sont indispensables aux démarches de la connaissance … Pensons à l'importance du langage géométrique, c'est-à-dire d'un type particulier de visée figurative, quelque abstraite qu'elle soit, dans la mathématique moderne depuis Riemann "… Ainsi c'est l'unité profonde de tous les systèmes symboliques qui fonde " la capacité de la métaphore à produire de la connaissance "…
    L'article " Anthropologie et métaphore ", du même auteur (Molino, 1979b), confirme ce rôle dans le champ des sciences humaines :
    " Les travaux de Jakobson, la diffusion des modèles linguistiques, les livres de Lévi-Strauss ont contribué à réintroduire la métaphore en anthropologie en lui donnant le statut d'un outil acceptable de description et d'analyse … Nisbet a bien montré que les concepts les plus fondamentaux de la sociologie et de l'anthropologie étaient encore des métaphores … Dans le symbolisme rituel comme dans les systèmes de croyance, dans les mythes comme dans la magie ou l'activité technique, ce sont les mêmes démarches cognitives qui sont à l'œuvre … Dans tous les cas, nous ne pouvons connaître que dans et par le travail de la métaphore "…
  • b) Le rejet simultané (ou négation simultanée) de l'objectivisme et du subjectivisme, le " ni l'un ni l'autre " effectif ne se rencontre pas chez les auteurs que nous avons analysés; il s'agit plutôt d'un " ni tout l'un ni tout l'autre " qui remplace les éléments rejetés par une ou plusieurs alternatives.
  • Un rejet de la dichotomie rationalisme / empirisme au sein de la science elle-même prépare déjà la voie :
    " Kant avait cru pouvoir accorder les deux caractères intuitif et apodictique des mathématiques, rejetant ainsi ce qu'il y avait d'inacceptable à la fois dans l'intellectualisme et dans l'empirisme " (Blanché, 1972).

  • Chez Piaget, " la réduction des lois logico-mathématiques à de simples règles de langage, la réduction de l'expérience physique à l'appréhension d'un phénomène antérieur à toute conceptualisation, sont démenties par la psychologie génétique, … contrairement à la thèse empiriste et contrairement à la thèse nominaliste " (ibidem).

  • François Rastier, dans son article " Paradigmes cognitifs et linguistique universelle " (Rastier, 1988), décrit, accompagnés de leurs options linguistiques, les deux paradigmes qui rivalisent dans les sciences cognitives, et dont le lexique rappelle étrangement celui des mythes objectiviste et subjectiviste :
    - le cognitivisme intégriste ou orthodoxe : " dans l'ontologie cognitiviste, comme si les objets du monde étaient des symboles, ils en partagent bien des caractéristiques, comme la discrétion et l'identité à soisymbolique "…
    - le connexionnisme : " l'ontologie spontanée du connexionnisme n'est pas logiciste mais "physiciste" : l'objet n'est pas une entité discrète et dotée d'une identité à elle-même, mais une singularité sur un espace continu, et dont les saisies peuvent varier indéfiniment "… Il suppose un paradigme " subsymbolique "…
    Rastier présente alors une troisième voie, faite de synthèse et d'alternatives :
    o La synthèse : " Est-ce à dire qu'il faudra choisir entre une linguistique "symbolique" et une linguistique "subsymbolique" ? … une théorie linguistique digne de ce nom se doit de penser ensemble le symboliquesubsymbolique "… Les recherches cognitives, qu'il invite à étendre aux sciences de l'homme et de la société (type théorique herméneutique, exemple : l'histoire) doivent admettre ce qu'il appelle l'herméneutique rationnelle.
    o Les alternatives sont constituées par " la réjouissante variété de théories qui contestent le programme formaliste : Langacker, Lakoff, Talmy ", et certaines théories plus anciennes " injustement marginalisées " : linguistiques fonctionnelles de Halliday et de S. Dik, linguistique structurale européenne.

    "… Ce paradigme s'assortit d'une linguistique " et le
  • Lakoff et Johnson, toujours dans Les métaphores dans la vie quotidienne, après avoir réhabilité la métaphore en lui redonnant une fonction cognitive, proposent " une troisième voie qui s'oppose aux mythes de l'objectivisme et du subjectivisme "… Ce " troisième choix ", la " synthèse expérientialiste ", est en fait un mélange de synthèse et de rejet des termes de la dichotomie (ils souhaitent " en prendre et en laisser " dans chacun des deux " mythes ").
    - Synthèse, car " la métaphore associe la raison et l'imagination; c'est une rationalité imaginative … Une approche expérientialiste nous permet d'établir un lien entre les mythes objectiviste et subjectiviste … Il peut exister une sorte d'objectivité relative au système conceptuel d'une culture "…
    - Rejet, car " les mythes de l'objectivisme et du subjectivisme passent tous les deux à côté de la manière dont nous comprenons le monde grâce à nos interactions avec lui "…

Pour terminer ce survol de la " troisième voie ", remarquons chez ses partisans le rôle analogue joué par des expressions comme " herméneutique rationnelle ", " rationalité imaginative ", " visée figurative quoique abstraitehumour sérieux " d'Henri Atlan dans A tort et à raison, intercritique de la science et du mythe (Atlan, 1986).. Ces expressions sont des variétés d'oxymores dont nous serons amenés à reparler …

3) La « quatrième dimension »

Quelques auteurs optant pour la « troisième voie » ébauchent avec un recul et une intuition certaine la description — résumée par nous plus bas — des paradigmes dichotomiques, mais s’arrêtent sur cette voie sans les recenser systématiquement ni tenter de les expliquer, conditions selon nous nécessaires à leur dépassement véritable.

Pour savoir à quelles conditions ces oppositions pourraient être surmontées, nous présenterons un certain nombre d’hypothèses, que nous ne pourrons argumenter en détail dans cet article. Nous renvoyons le lecteur au texte « Identifications divergentes et non commutation des synonymes dans les métaphores usuelles » (Pinto et Douay-Soublin,1986), dont nous donnons ici un résumé.

De ces hypothèses, marquées par le souci de dégager l’autonomie du langage, découlera une « négation simultanée » effective de ces oppositions.

Quant à « la capacité de la métaphore à produire de la connaissance », nous remettrons ici en question non pas la fonction cognitive ou la valeur heuristique de la métaphore en elle-même, mais tout à la fois celle de la langue non métaphorique, dénotative, et celle de la langue métaphorique, et ce en contestant les entités, les totalités que l’une et l’autre supposent : la ligne de partage ne passe pas, pensons-nous, entre métaphore et non-métaphore, mais entre langue entitaire et lettre non-entitaire (ou si l’on veut entre « tout » et « non-tout »).

a) Jean Molino, François Rastier, Lakoff et Johnson soulignent chacun à leur manière l’importance des paradigmes dichotomiques.

— Molino constate, on l’a vu, qu’« un des partages les plus profonds de notre culture est celui qui oppose le rationnel à l’irrationnel » (Molino, 1979b) … Mais la nature des dichotomies verticalement corrélées qu’il mentionne :

objectivité / subjectivité

réalité / plaisir (Freud)

accommodation / assimilation (Piaget)

rite / outil (Le Cœur)

propre / figuré (grammaire et rhétorique)

n’est pas précisée, et il hésite entre les noms de « mythe » (« la pureté scientifique n’est qu’un mythe ») déjà rencontré chez Lakoff et Johnson, d’« archétype » (« l’épistémologie de Bachelard est restée bloquée par l’obstacle que constituait l’archétype, très concret, du pur et de l’impur, de l’abstrait et du concret, du concept et de l’image, du rationnel et de l’irrationnel »), et de « partage au sein de la culture »…

— Rastier (Rastier, 1988) caractérise les deux paradigmes cognitifs par les couples logiciste / physiciste, discret / non discret, identique à soi / non identique à soi, et oppose la métaphore cognitiviste « l’esprit est un programme » à la métaphore connexionniste « l’ordinateur est un cerveau »… Il retrouve au niveau des structures de données informatiques (il cite Minsky et Papert, Perceptrons, 1969) l’affrontement entre les deux paradigmes sous la forme des oppositions suivantes, verticalement corrélées :

symbolic / connexionist

logical / analogical

serial / parallel

discrete / continuous

localized / distributed

hierarchical / heterarchical

Mais ici encore les dénominations qu’il propose : « enjeux idéologiques », « ontologies implicites » (pensée du discret et pensée du continu), « philosophies » (« les ontologies spontanées cherchent appui sur des philosophies explicites »), « poétiques » (métaphore de l’ordinateur et métaphore du cerveau), ne nous éclairent ni sur la nature, ni sur la raison d’être de ces paradigmes.

— Lakoff et Johnson décrivent les « mythes » de l’objectivisme et du subjectivisme en des termes qui concordent avec nos observations. Mais leur critique de l’objectivisme est bien plus longue que celle du subjectivisme (légère préférence pour le second ?), et l’origine de ces deux mythes reste mystérieuse.

Le chapitre « métaphore et cohérence culturelle » révèle leur embarras : après avoir posé que « les valeurs les plus fondamentales d’une culture sont cohérentes avec la structure métaphorique de ses concepts les plus fondamentaux », ils reconnaissent qu’ « il y a souvent des conflits parmi ces valeurs et par conséquent parmi les métaphores qui leur sont associées. Pour expliquer de tels conflits, nous devons nous demander auxquelles de ces métaphores la subculture qui les utilise accorde une priorité »…

« En dehors des subcultures, certains groupes se définissent par le fait qu’ils partagent des valeurs importantes qui entrent en conflit avec celles de la culture dominante … par exemple l’ordre des trappistes »…

Enfin « les individus … sous-groupes constitués d’une personne [sic !] … se fixent des priorités diverses et définissent ce qui leur semble bon et vertueux de plusieurs manières »…

Même embarras entre cultures différentes : « il y a des cultures où la passivité est plus valorisée que l’activité … la manière dont les concepts sont orientés ainsi que la hiérarchie des orientations varient d’une culture à l’autre »…

Or les deux mythes sont clairement rattachés l’un à la « culture » scientifique, l’autre à la « tradition » romantique, sous l’intitulé « Les choix offerts par notre culture »…

En fait, ce mot « culture », jamais explicité, est un fourre-tout qui permet à Lakoff et Johnson d’occulter l’autonomie du symbolique, de méconnaitre la dimension symbolique du langage mise en lumière par l’anthropologie. Leur critique de l’objectivisme linguistique leur permet de jeter l’enfant (la linguistique tant empiriste que rationaliste) avec l’eau du bain (le mythe objectiviste). La métaphore ne relève plus du langage, mais de « concepts métaphoriques » rattachés à un hypothétique « système conceptuel »…

Si la métaphore, longtemps rejetée hors du champ linguistique, se voit réhabilitée, c’est à présent le champ linguistique qui est rejeté hors de la métaphore ! On peut et on doit ici parler de « régression prélinguistique ».

b) Les dénominations proposées jusqu’ici pour rendre compte des dichotomies : « mythes », « archétypes », « cultures », « subcultures », « philosophies », « ontologies implicites », « poétiques », « idéologies », « traditions », etc. nous semblent contestables et insuffisamment explicites.

Dans une recherche menée avec le G.R.T.C (Groupe de Représentation et Traitement des Connaissances, laboratoire du C.N.R.S. à Marseille) et exposée dans le texte sus-mentionné (Pinto et Douay-Soublin,1986), nous étudions, à partir du discours courant, les relations entre les « choix » sémantiques de « familles de locuteurs » et leurs types d'« identification » en psychanalyse. Plaidant pour une description systématique des paradigmes opposés, nous argumentons en faveur de leur origine fantasmatique, en donnant du mot « fantasme » une définition précise, à fondement linguistique.

• Description des dichotomies :

Certains mots ou expressions contenant des traits sémantiques voisins (et parfois « le même » mot ou « la même » expression) sont reconnus par les dictionnaires comme non synonymes, non substituables : ils ont en effet des valeurs opposées, positive (+) ou négative (-), et des domaines de référence différents. Ainsi :

. s'envoyer en l'air (référence:accident) (-) / s'envoyer en l'air (référence:plaisir) (+)

. c'est la porte ouverte à (…tous les excès) (-) / opérations portes ouvertes (+)

. le Vietnam, c'est l'enfer (-) / Get 27, c'est l'enfer (+) (slogan publicitaire), etc.

A l’inverse, certains mots ou expressions renvoyant à un domaine de référence commun, et ayant même valeur positive ou négative, mais contenant des traits sémantiques opposés, sont dans les dictionnaires donnés à tort pour synonymes, donc potentiellement substituables. Par exemple :

. y passer / y rester (référence : mort) (-)

. fondu / givré (référence : folie) (-), etc.

Collectons en deux listes ces couples de pseudosynonymes. Leur étude distributionnelle montre qu’ils sont utilisés de façon « partiale » selon les familles de locuteurs : interviewés sur leur emploi les donnent pour intercheangeables, mais dans l'exercice effectif de leur parole (en production) ils ne les confondent pas.

Ces deux paradigmes évoquent les lectes que décrit Michel Le Guern (Berrendonner, Le Guern et Puech 1983) : « une langue est une polyhiérarchie de sous-systèmes, et certains de ces sous-systèmes offrent aux locuteurs des choix entre diverses variantes. Chacune de ces variantes sera nommée ici un lecte … Les lectes que je poserai ne seront assignés ni à un individu, ni à une catégorie sociale, ni à une aire géographique, ni à un genre particulier de communication. Ils seront étudiés 'en soi', dans leurs purs rapports oppositifs à l'intérieur du système »…

La décomposition sémique des mots entrant dans ces paradigmes aboutit à deux listes que nous nommerons désormais séries, et qui correspondent aux listes verticalement corrélées ébauchées par certains auteurs (pur / impur, abstrait / concret, rationnel / irrationnel, discret / non discret, etc.).

On constate alors que les familles de locuteurs qui valorisent une série au dépens de l’autre, ou qui oscillent au contraire entre l’une et l’autre, répondent aux caractérisations cliniques classiques des « personnalités » obsessionnelle, hystérique et phobique.

• Tentons d’expliquer ces constatations et d’avancer des arguments en faveur de la nature fantasmatique des séries.

Le terme psychanalytique d’« identification » (qui désigne à la fois le processus et son résultat) est préférable à celui de « personnalité », qui repose sur le présupposé de l’« individu psychique »… Laissant de côté le premier temps du processus identificatoire, nous évoquerons brièvement le deuxième et le troisième.

— La « deuxième identification » fonde depuis le dire du parent (le nom propre, les pronoms personnels) la conviction de l’enfant d’être quelqu’un, une entité, ce dont il ne peut faire l’expérience directe. Or après avoir reconnu qu’il n’y a pas d’« expérience physique directe » et que « chaque expérience physique a lieu sur fond de présuppositions culturelles », Lakoff et Johnson réinventent pourtant des concepts directement émergents (Objets, Substances et Contenants) : « nous faisons l’expérience de nous-mêmes comme d’entités séparées du reste du monde — des contenants dotés d’un intérieur et d’un extérieur »… Ce que montre l’expérience est exactement l’inverse. Faute d'une garantie verbale (le dire parental mémorisé, et pour longtemps!), cette conviction ne tient pas : chez le schizophrène, où ce dire a manqué, la dépersonnalisation s’accompagne de convictions inverses (et rebelles à l’expérience) : que son image n’est pas la sienne, ou est éclatée, ou a disparu (« signe du miroir »), qu’il n’est pas une entité séparée du reste du monde (« transitivisme »).

Ainsi l’invocation de l’expérience chez l’homme n’est pertinente que jusqu’à un certain point : les premières expériences rencontrées, dont et surtout le discours parental, vont filtrer les suivantes et faire décroître, jusqu’à l’annuler presque, l’impact des expériences et discours ultérieurs. L’automatisme de répétition décrit en psychanalyse nous fait inlassablement parcourir les mêmes voies, commettre les mêmes erreurs, en dépit du bon sens … et de l’expérience.

— La troisième identification parachève la mise en place du fantasme, qui peut recevoir une définition linguistique.

Jean-Claude Milner rappelle que « selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exprimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct » (Milner, 1989); précisons encore : « le fantasme se présente sous la forme d'un montage grammatical, où s'ordonne, suivant différents renversements, le destin de la pulsion » (Anonyme, 1967). La supposition d’entités séparées du reste du monde, résultat de la deuxième identification, est la condition du fantasme. En effet, pour relier métaphoriquement le sujet à l'objet dans la chaîne syntaxique du fantasme, il faut un sujet et un objet imaginés comme des touts. Dans l'exemple classique où Freud se fantasme « ver de livre » (Bücherwurm, version allemande du « rat de bibliothèque »), la séquence « Le ver mange le livre » suppose l'existence des entités « ver » (renvoyant à Freud) et « livre » (renvoyant à sa mère), mises en relation par le verbe « manger » qui spécifie métaphoriquement ce rapport dans le registre de la pulsion « orale »…

Les phrases du fantasme tissent le texte de la réalité psychique, que l’on distinguera soigneusement du réel.

C’est le discours parental qui détermine après la naissance, non de façon linéaire mais avec certaines transformations elles-mêmes « programmées », le discours fantasmatique de l'enfant, de façon différente selon que celui-ci est idéalisé ou rejeté (pour ne parler d’abord que des cas extrêmes).

L’hypothèse que nous proposons est que l'enfant une fois identifié qualifiera et traitera désormais tout objet y compris lui-même comme le parent l'a qualifié et a souhaité le traiter (Ce faisant, c'est la satisfaction du parent, et non la sienne, qu'il exprime et recherche). Ce sont les adjectifs extraits des qualifications parentales, et les verbes décrivant le sort souhaité à l’enfant qui fourniront les traits sémantiques mis en jeu dans les métaphores du fantasme.

— les adjectifs décrivent l'objet tel qu'il est jugé par le parent (beau, laid, etc.), ou tel qu'il devrait être pour rendre possible l'action (exprimée par un verbe) que le parent veut exercer sur lui : léger ( … pour mieux s'en débarrasser, s’il est perçu comme un fardeau).

— Les verbes décrivent l’attitude devant l’enfant idéalisé :

• aimer, adorer, prendre au sérieux, respecter

• regarder, voir, contempler, etc.,

et les moyens de conserver un tel enfant :

• posséder, maîtriser

• garder, protéger, enfermer, retenir, contenir, isoler, incorporer (verbe le plus souvent métaphorisé en « manger »)

• nourrir, remplir, etc.,

ou à l’enfant non désiré, refusé (tel le poète maudit par sa mère dans « Bénédiction », de Baudelaire) :

• verbes exprimant la déception, la surprise, l'étonnement, la peur, l'horreur,

• haïr, détester, maudire, ne pas prendre au sérieux, tourner en dérision,

et les moyens de se débarrasser d'un tel enfant, de le faire changer, ou de l’ignorer :

• détruire (ouvrir, casser, démolir, brûler, éclater, déchirer, etc…)

• changer, modifier, altérer, tordre

• déplacer, remuer, secouer, éloigner, écarter, chasser, (faire) sortir

• abandonner, laisser tomber, lâcher, jeter

• perdre, égarer, donner, vendre, échanger

• méconnaître, oublier, etc.

Les traits sémantiques extraits de ces verbes et adjectifs sont précisément ceux qui constituent nos séries, que nous pouvons à présent « baptiser » :

. série conservation-intégrité-stabilité ou série « B » : l'enfant est idéalisé, adoré, déifié, précieusement gardé.

. série destruction-disparition-éloignement-changement, ou série « A » : l'enfant est détesté, on veut s’en débarrasser, « l'envoyer au diable »…

La diversité des situations réelles donne des combinaisons de séries, les « parlers », que nous décrivons plus loin.

Ces séries s'inscrivent d'emblée dans une dimension rhétorique : en effet le locuteur, une fois identifié au texte du souhait parental, s’en fera l'avocat. Ses prises de position « subjectives » seront autant de paraphrases de ce texte.

• Adoptant pour décrire ces séries la méthode proposée par Le Guern pour la grammaire polylectale, nous chercherons à constituer non pas une grammaire normative, mais une grammaire potentielle.

(1) Les séries sont donc en première approximation des listes de traits sémantiques opposés terme à terme, par exemple ouvert / fermé, souple / rigide, jeter / garder. La dichotomie n'existe qu'au niveau des traits, et non des unités syntaxiques qui les contiennent.

En fonctionnement fantasmatique, la langue réduit les paradigmes arborescents du fonctionnement cognitif (exemple : les états de la matière : solide / visqueux / liquide / pulvérulent / gazeux) à deux séries seulement de traits opposés (ici : fluide / non fluide). C'est la nécessité d'argumenter, de défendre « son » identification, qui place le locuteur dans un camp ou (ou exclusif) un autre, même s’il change de camp au cours de son argumentation. Lakoff et Johnson remarquent que « l’objectivisme et le subjectivisme ont besoin l’un de l’autre pour exister. Chacun se définit par opposition à l’autre et voit en lui un ennemi …  ».

Si un trait est valorisé dans une série, il est le plus souvent dévalorisé dans l’autre. C'est souvent le contexte qui décide de la valeur positive ou négative d'un mot : le cœur léger (+) / une femme légère (-), mais parfois la langue fournit des doublets, l'un valorisé, l'autre péjoratif (souple / laxiste, rigide / rigoureux, lourd / pondéré). On peut ainsi simuler des « dialogues de sourds », où joue la paradiastole : (figure rhétorique du conflit)

— Vous êtes rigide, soyez donc plus souple !

— C'est vous qui êtes laxiste, soyez donc plus rigoureux !

et qui miment l’éternelle querelle du subjectivisme et de l’objectivisme

(2) Les signifiants complexes, représentés dans toutes les parties du discours : verbes, adjectifs, substantifs etc.) ne se répartissent pas a priori en séries (qui, on l'a vu, ne concernent que les traits sémantiques). On peut décrire pour chacun d'eux sa composition en traits :

— Certains, de composition presque homogène, seront employés pratiquement sans ambiguïté comme se rattachant à l'une ou l'autre série.

— D'autres, contenant dans leur liste des traits des deux séries, auront un fonctionnement déterminé par le contexte.

On pourra vérifier que les dichotomies notées dans la « troisième voie » se composent des traits simples ou de signifiants homogènes.

(3) Ces hypothèses laissent prévoir, et l'expérience confirme, qu'il existe des formes syntaxiques longues symétriques du point de vue des séries. On rencontre ainsi :

• des expressions et locutions symétriques,

• des analogies symétriques,

• des proverbes, aphorismes et sentences symétriques :

Tel père, tel fils / à père avare fils prodigue.

Qui se ressemble s'assemble / les contraires s'attirent.

qui dessinent les contours de deux « morales », de deux esthétiques :

morale de la sagesse, morale de la folie

morale classique, morale baroque ou romantique

morale apollinienne et morale dionysiaque.

• des argumentations dialoguées symétriques, comme celle que développe dans une interview l'avocat J. Vergès en faveur de la défense de rupture (série A), qu'il oppose à la défense de connivence (série B). On les trouve à l’œuvre dans les mythes objectiviste et subjectiviste de Lakoff et Johnson.

Lire la suite sur le billet "Métaphore et connaissance (suite)"

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