Inconscient et langage

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Jean-Jacques Pinto

Publications et recherches de Jean-Jacques Pinto sur les relations entre inconscient et langage, ainsi qu'entre psychanalyse et linguistique.

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Résumé du livre de J.-C. Milner : L’Œuvre claire chapitre IV

Par Jean-Jacques Pinto :: 05/08/2009 à 14:52 :: Général


CHAPITRE IV. Le second classicisme lacanien


1. Les instabilités du premier classicisme

Il est instable par la version qu'il donne du doctrinal de science :

Instabilité due à l'historicisme : dans sa logique interne, le doctrinal de science n'est pas historisant, témoin la théorie du sujet. Mais en 1966 la version des Écrits recourt au vocabulaire de l'émergence inaugurale, elle est historienne, même s'il s'agit d'une stylistique historisants et que rien de substantiel n'en dépend. Le premier classicisme n'est pas synchrone de soi : la théorie de la coupure et la théorie du sujet ne se répondent pas.

Instabilité due à la notion de mathématisation. Cette dernière doit être entendue comme littéralisation non quantitative. Ce qui le permet, c'est l'évolution de la mathématique : nommément, le bourbakisme. Or, il n'est qu'une des formes d'un mouvement plus général, reconstruisant la mathématique sur des fondements logiques assurés.

Le bourbakisme affirme trois choses, touchant la mathématique :

  • (1) elle est autonome à l'égard de la science galiléenne ;
  • (2) l'essence n'en est pas la quantité ; elle peut donc s'étendre à des objets non quantitatifs ;
  • (3) il y a une logique mathématique.

Or, Koyré suppose exactement le contraire :

  • (1') la mathématique est considérée seulement comme la servante de la mathématisation ;
  • (2') elle est à entendre au sens étroit qui seul, pour Koyré, intéresse la science moderne : la quantité ;
  • (3') il n'y a pas de logique mathématique (cf. Epiménide le Menteur).


L'affirmation (3') peut être jugée idiosyncratique et superflue aux thèses sur la physique. Mais même en admettant la légitimité de la logique mathématique, pour un koyréen conséquent sa mathématicité n'importe pas à la mathématisation en science. Le doctrinal de science ne saurait accorder d'importance à la logique mathématique en particulier et à l'axiomatisation de la mathématique en général.

Or, c'est là une position que le premier classicisme lacanien ne peut tenir :
   .
À cause du galiléisme étendu : la mathématique doit être littérale et non quantitative, or seule l'axiomatisation le permet.
   .
À cause de la théorie de la structure quelconque : la logique mathématique est supposée y jouer un rôle déterminant.

Le premier classicisme a besoin de la logique mathématique en général et de certaines de ses propositions particulières (le théorème de Gôdel). Il a aussi besoin du doctrinal de science. Or, les deux voies divergent.


Instabilité due à la contradiction entre la science idéale du structuralisme, issue de l'epistèmè grecque, et l'idéal de la science du doctrinal de science, qui rejette l'epistèmè. Si ce doctrinal est interprété de manière non historisante, la synonymie du discriminant de Koyré et du discriminant de Popper devient décisive. Or, ce dernier est opposé à l'axiomatique antique et à toute forme de l'axiomatique du minimum. Paradoxe : la lecture non historisante est justement induite par le structuralisme.

Instabilité due à l'imprécision de la notion de lettre, constitutive du galiléisme étendu, qui seule permet de passer de la mathématique aux sciences de la culture, puis à la psychanalyse : sa théorie n'est pas autonome relativement à celle du signifiant. L'Instance de la lettre énonce les deux théories en distinction, mais aussi en corrélation réciproque. Les propositions formulées en termes de lettre semblent pouvoir être formulées en termes de signifiant, et réciproquement. Cette équivalence devrait rendre redondante l'une des deux théories (minimalisme). Ou, s'il n'y a pas redondance, la réciprocité de la corrélation doit pouvoir être prise en défaut. Nul défaut n'étant mis au jour, les notions de lettre et de signifiant s'obscurcissent mutuellement ; ni le caractère signifiant ni le caractère littéral de lamathématique n'ayant de statut déterminé, affirmer que la mathématisation est une littéralisation n'est ni clair ni distinct.

Instabilité due à l'évolution de la linguistique. Au temps de Rome, elle paraît science achevée, à la fois accomplie et stérile. Lacan la considère comme méthodologiquement exemplaire, mais comme ne pouvant rien lui apprendre de neuf. Cette double croyance est caractéristique du premier classicisme : la linguistique joue le rôle de garant, mais il n'y a rien à en attendre désormais.

Or, deux événements se produiront :
. La découverte des anagrammes de Saussure et sa conséquence pour Jakobson, qui s'autorisa à fonder, en termes de linguistique, une poétique entièrement nouvelle.
. L'émergence de Chomsky, qui prouvait que la linguistique structurale n'était pasaccomplie ; qu'il est d'autres voies pour le galiléisme en matière de langues; que du nouveau était possible dans la science du langage.

Tout est alors bouleversé : les anagrammes et la poétique importeront à la psychanalyse, mais recèlent quelque chose d'étranger au galiléisme, serait-il étendu. Chomsky se réclame du galiléisme non étendu, qui conduit àrenaturaliser le langage (thème de l'organe). Dans sa méthode rien ne concerne plus le signifiant, ni la chaîne, ni la structure quelconque, dans sa nouveauté elle n'ajoute rien aubaconisme, et dans ce qu'elle dit du langage rien n'est compatible avec la psychanalyse.

Le galiléisme étendu ne résistera pas à ces instabilités. Vers 1970 une seconde phase commence, "le second classicisme lacanien".

Le programme n'en a jamais été exposé complètement. En partant du premier classicisme, on peut déceler des déplacements, des suppressions et des adjonctions qui dessinent la configuration nouvelle.

Le doctrinal de science doit, en l'absence de galiléisme étendu, être reformulé. Par un paradoxe "dialectique", la fin du structuralisme a permis l'explicitation del'antihistoricisme auquel il conduisait aux temps de sa force. En 1953 les prémices du structuralisme pouvaient passer pour l'émergence d'une figure nouvelle de la science moderne. En 1968, le structuralisme n'est déjà plus ; l'émergence était une fausse émergence. Lacan avait conclu des barricades que l'Histoire n'existait pas (ou plus). De là un scepticisme à l'égard des lectureshistorisantes du moderne.

Le doctrinal, épuré de l'historicisme et dépouillé du galiléisme étendu, n'a plus qu'un fondement : la littéralisation. Une théorie autonome de la lettre se fait indispensable. Elle affectera la théorie de la mathématique. Bourbaki avait établi la synonymie de la littéralisation à la mathématisation; cela permettait d'éclairer la première par la seconde ;  la seconde peut à son tour être éclairée par la première.

La conjecture hyperstructurale, maintenue, ne pourra paradoxalement plus s'appuyer sur un mouvement structuraliste. Lacan doit compter sur ses propres forces pour développer la théorie de la structure quelconque et celle de la différence pure. Ces deux théories ne sauraient plus toucher au transcendantal ; le structuralisme disparu, qui autorisait l'homonymie, le minimalisme de l'objet et des propriétés n'émettra nulle créance sur la métaphysique. La lecture synonymique de l'axiome du sujet perdra de sa fécondité ; l'axiome lui-même perdra de son importance. Le second classicisme peut, lui, s'autoriser la désinvolture à l'égard de la philosophie.

La linguistique, elle aussi, cessera d'importer. Demeurent quelques praticiens d'élection. que Lacan traitera en témoins précieux d'un art, et qui rencontrent les failles du sujet. Quant à Jakobson, le linguiste en lui le cédera aupoéticien. Le théorème de Staline sera cantonné à l'adventice. Maïakovski plutôt que Staline, Joyce plutôt qu'aucun autre. La révolution ne change jamais la langue, avaient dit politiques et savants ; quelque sujet parfois change la langue, dira Lacan.

Les Scripta postérieurs à 68 relèvent de ce programme, moyennant quelques écrits de transition rétrospective (Radiophonie) ou prospective (dernières leçons du séminaire XX).


2. Le mathème

Notion-pivot du second classicisme, elle seule permet d'articuler les propositions touchant le doctrinal de science, la lettre, la mathématique et la philosophie. Elle a été développée par Lacan à partir de 1972 (L'Étourdit et le séminaire XX).

Citations : « ... ce langage de pur mathème, j'entends par là ce qui est seul à pouvoir s'enseigner... » ; « Le mathème se profère du seul réel d'abord reconnu dans le langage : à savoir le nombre » ; « Laformalisation mathématique est notre but, notre idéal. Pourquoi ? – parce que seule elle est mathème, c'est-à-dire capable de se transmettre intégralement ».

D'emblée deux questions : la question particulière du mathème, de sa fonction et de sa forme ; la question générale de la mathématique et de son statut. La notion de mathème repose sur une thèse concernant la mathématique, et chaque mathème consiste en un prélèvement opéré sur l'ensemble des écritures mathématiques. Mais la distinction demeure : il y a chez Lacan des références à la mathématique qui ne relèvent pas de la doctrine du mathème, pour des raisons chronologiques (les Écrits précèdent L'Étourdit de six ans) et des différences structurales. Le surgissement du mathème a modifié la relation que Lacan entretenait à la mathématique, donc à la mathématisation. Le doctrinal de science est concerné en son principe.

2. 1. La fonction et la forme du mathème

Elles se trouvent déterminées par deux affirmations :

a) le mathème assure la transmissibilité intégrale d'un savoir ;

b) le mathème se conforme au paradigme mathématique.

La proposition (b) implique que le mathème sera à la mathématique ce que le phonème est à la phonématique : un atome de savoir, comme l'autre est un atome de phonie. Réciproquement, la mathématique sera au mathème ce que la phonématique est au phonème : une théorie des conditions générales de bonne formation d'un mathème, comme l'autre d'un phonème. Cela suppose que la phonématique sache définir ce qu'est laphonématicité, et la mathématique ce qu'est la mathématicité.

Pour la proposition (a), il faut mesurer que la transmissibilité intégrale comporte un enjeu, qui ramène au doctrinal de science.

Longtemps on a supposé nécessaire à la transmission intégrale du savoir l'intervention d'un sujet insubstituable – "un maître", dispensant à ses disciples par sa Parole et sa Présence le plus-de-savoir. Sans ce dernier ("la sagesse") qui doit inspirer une forme d'amour, et sans le maître qui en est le support, nulle transmission ne saurait s'accomplir intégralement. C'est le dispositif antique, lié à l'epistèmè.

Voilà justement ce qu'exclut la doctrine du mathème. Affirmer (a), c'est affirmer  :

  • 'il n'y a pas de maîtres', ou :
  • 'il n'y a pas de disciples', ou :
  • 'il n'y a pas de sagesse', ou :
  • 'il n'y a ni Parole ni Présence', ou :
  • 'il n'y a pas de sagesse au-delà du savoir'.

Ces exclusions sont le propre de l'univers moderne. Si l'on combine (a) et (b), on obtient la thèse sous-jacente :

  • 'la mathématique est le paradigme de la transmissibilité intégrale'.

Si la transmission de la science moderne ne requiert pas de maîtres (seulement des professeurs), c'est parce qu'elle se confie aux fonctionnements littéraux de la mathématique. Réciproquement, si la science moderne se confie entièrement aux fonctionnements littéraux de la mathématique, alors elle n'est pas une sagesse, et, dans l'univers de la science, il n'y a pas de maître, "maître" désigne seulement une position.

En vertu du théorème de Staline, les langues ne changent pas quand l'infrastructure change ; du monde antique à l'univers moderne, "maître" subsiste, au prix d'une homonymie. Le maître antique l'était en tant que termeinsubstituable et le demeurait hors de toute position dans le lien social ; ses propriétés de terme étaient essentielles à le qualifier positivement. Le maître moderne ne l'est que parce qu'il occupe une position, où il est infiniment substituable, et ses propriétés de terme sontinessentielles et négatives ; il suffit qu'elles ne le disqualifient pas.

De là certains traits "anecdotiques" de la science "normale" :

. Statut précaire des noms propres, qui n'y sont admis qu'au titre de sténogrammes des propositions qu'on leur attribue
. Absorption inéluctable de la science par l'université : tout savant est substituable à un autre, mais par là il est homomorphe au professeur.

. Montée en puissance du professeur, commis à la transmission (littéralisée quand il s'agit de la science) ; moyen de cette transmission, s'il assure correctement sa fonction, on ne lui comptera pour vertus aucun de ses caractères personnels ; il est donc aisément remplaçable. Tout est affaire de position, non de sujet (dans la science qui se fait, dans la science des ruptures et des révolutions, il en va évidemment autrement).

Chez Lacan, la doctrine du mathème s'articule à une doctrine du maître comme pure position, seule compatible avec le doctrinal de science, et exposée dans la théorie des quatre discours (distinction entre termes et positions). L'absence de toute figure antique du maître était déjà implicite dans le retour à Freud : si, pour ressaisir le véritable objet de la psychanalyse, il convient de faire retour à Freud, alors quelque chose de la psychanalyse est immune à la différence de l'allemand au français. On peut traduire Freud mieux qu'il ne l'est, mais, moyennant commentaire et interprétation, on peut se dispenser d'une traduction qui ferait foi. Par ailleurs, l'on tient que l'objet de la psychanalyse est de part en part traversé par le langage, et par les langues ; cela n'empêche pas qu'il y ait de l'allemand de Freud au français de Lacan une possibilité de transmission intégrale.

La lutte contre l'Internationale de Londres et son establishment familial élargit la proposition : puisque Freud n'est pas un maître, la participation à sa Présence et à sa Parole ne constitue pas un titre. Mélanie Klein peut l'emporter sur Anna Freud. Lacan, qui n'a jamais rencontré Freud, peut l'emporter sur Marie Bonaparte. Quand, mathème, la lettre est devenue nécessaire et suffisante à la transmission, il n'est plus de couple maître-disciple, avec ses fidélités et trahisons ; les seuls appariements sont littéraux : « Marx et Lénine, Freud et Lacan ne sont pas couplés dans l'être. C'est par la lettre qu'ils ont trouvée dans l'Autre que comme êtres de savoir, ils procèdent deux par deux... ».

Au mathème et à la détermination positionnelle du maître s'articule le statut de l'École freudienne. Elle n'est que le corrélat institutionnel du mathème, et sa fonction consiste à assurer unetransmission intégrale. Elle aura pour expression un recueil de mathèmes, intitulé Scilicet ('tu peux savoir grâce au mathème'), doté du modèle rhétorique de Bourbaki : anonymat des textes, à l'exception de Bourbaki dans un cas, de Lacan dans l'autre, témoignant d'un « intellectuel collectif », dont un nom unique sténographie le principe de rassemblement ;  l'imitation de Bourbaki scelle la prise de la mathématique sur la transmission du savoir. Ceformatage manifeste un projet : récrire «mathématiquement» la psychanalyse, de même que Bourbaki entendait récrire «mathématiquement» la mathématique. Que le nom d'École ait été préféré au nom de Société ou d'Institut tient donc à un élément non trivial de la doctrine.


'Je ne suis pas un maître, j'en occupe la position', voilà la conclusion que Lacan a tiré pour lui-même au moment où se déploya le dispositif de sa mathématisation.

2. 2. La lettre


Pourquoi la mathématique est-elle le paradigme de la transmissibilité ? À cause de la lettre.

Or, la lettre n'est pas le signifiant. Leur distinction, brouillée dans le premier classicisme, s'accentue et se parfait au cours du second :

– Le signifiant n'est que relation : il représente pour et il est ce pour quoi ça représente ; la lettre entretient des relations aux autres lettres, mais n'est pas que relations.

– N'étant que relation de différence, le signifiant est sans positivité ; la lettre est positive dans son ordre.

– La différence signifiante étant antérieure à toute qualité, le signifiant est sans qualités ; la lettre est qualifiée (elle a une physionomie, un support sensible, un référent, etc.).

– Le signifiant n'est pas identique à soi ; la lettre, dans le discours où elle prend place, est identique à elle- même.

– Le signifiant étant défini par sa place systémique, il est impossible de le déplacer ; il est possible de déplacer une lettre ; l'opération littérale par excellence relève de la permutation (ex : les quatre discours).

– Le signifiant ne peut être détruit : tout au plus peut-il « manquer à sa place » ; la lettre, avec ses qualités et son identité, peut être raturée,effacée, abolie.

– Nul ne peut refermer la main sur un signifiant, puisqu'il n'est que par un autre signifiant; mais la lettre est maniable, sinonempoignable.

– La lettre est transmissible; elle transmet ce dont elle est, au sein d'un discours, le support ; un signifiant ne se transmet pas et il ne transmet rien : il représente le sujet pour un autre signifiant.

– Le signifiant n'est pas d'institution; qu'on le dise arbitraire (Saussure) ou contingent (Lacan), il n'a pas de raison d'être comme il est, parce qu'il n'a pas d'identité à soi. La lettre relève toujours d'une déclaration ; elle a toujours une raison d'être ce qu'elle est, même par pure et simple décision ; elle ressortit toujours à un discours (« La lettre radicalement est effet de discours ») ; elle n'est rien sans ses règles de maniement, mais ces règles étant données, chaque lettre est ce qu'elle est ; elle a un soi.

– Les règles du maniement peuvent se dire ; celui qui les dit occupe, le temps qu'il les dise, la position d'un maître du jeu de lettres. Il n'y a pas de maître des signifiants ; il n'en est pas d'inventeur.

– Le signifiant relève de la seule instance S ; mais la lettre noue R, S et I, qui sont hétérogènes.

– Tout ce qui concerne le signifiant se dit dans un vocabulaire de la chaîne et de l'altérité : S1 (un signifiant), S2 (un autre signifiant) ; $ (le sujet barré par le battement de SI à S2); a (ce qui tombe par l'effet de barre). Tout ce qui concerne la lettre se dit dans un vocabulaire de la rencontre, du coinçage, du contact, de l'entre-deux : la géométrie de la ligne, la topologie, la logique des quantificateurs, qui ont servi à articuler la doctrine du mathème, en tant que le mathème ressortit à la lettre.

 Signifiant Lettre
 n'est que relation  n'est pas que relation
sans positivité
positive 
sans qualités
qualifiée
non identique à soi
identique à soi
 impossible à déplacer déplaçable : permutation
 ne peut être détruit

peut être détruit

 non empoignable empoignable
 intransmissible ; il ne transmet rien
transmissible ; elle transmet
n'est pas d'institution
relève d'une déclaration
pas de maître des signifiants 
maître du jeu de lettres
 relève de la seule instance S
 noue R, S et I, hétérogènes
vocabulaire de la chaîne et de l'altérité
vocabulaire du coinçage, de l'entre-deux

[ Jean-Jacques Pinto : Ce tableau, que j'ai établi par commodité à partir du texte, ne figure pas dans l'ouvrage original ]

On comprend ainsi que Lacan le définisse une orthè doxa, si l'on ramène ce concept à sa source platonicienne. Il s'agissait là de tracer sur une ligne un segment intermédiaire entre deux hétérogènes : agnosia et epistèmè.


Une version topologique de la géométrie linéaire de Platon est le cross-cap de L'Étourdit : coudre l'un à l'autre deux hétérogènes, un lambeau sphérique sur un lambeau asphérique, une rondelle sur une bande de Mœbius.


Version logique : les paradoxes du Tout, où s'écrit la doctrine de la sexuation. Deux lignes s'y heurtent ;

– l'une note, dans une symbolique russellienne, la structure du Tout comme limité en combinant deux propositions : on ne peut dire « pour tout x, Φx » que si l'on peut dire aussi « il est un x tel que non-Φx » ;

– l'autre note, dans une symbolique antirussellienne , la structure de l'illimité à quoi ne convient pas le nom de Tout : si l'on doit dire « il n'est pas de x tel que non-Φx », alors la marque du tout doit être barrée : « pour pas-tout x, Φx ».

Le mathème ne consiste en aucune des propositions ni paires prise isolément, mais dans la confrontation des deux paires irréconciliables.

C'est le type le plus général du mathème : nécessité de l'hétéroclite dans le calcul sexuel, possibilité et nécessité du mathème venant de ce que l'être parlant est sexué.

Dans la référence à l'orthè doxa, il y a plus à déchiffrer
. Platon l'oppose à l'epistèmè par le lien : « c'est par cela que la science a plus de valeur que l'opinion droite : c'est par le lien qu'elle s'en distingue »

Les mathèmes de la psychanalyse ne se lient pas entre eux. Chacun d'eux coud ensemble des hétérogènes, chacun est hétéromorphe à chaque autre. Il n'est pas de passage littéral de l'un à l'autre : impossible de calculer un mathème à partir d'un autre. La permutation dans les quatre discours est interne à un mathème unique. Aucune des quatre lignes du mathème sexuel ne s'obtient par transformation à partir d'une autre. Lesmathèmes ne se somment pas en un corps de science.

Conclusion : dans le mathème, Lacan reprend tout du paradigme mathématique sauf la déduction. Le mathème est un calcul local ; on peut en tirer toutes les propositions qu'il autorise, mais seulement celles-là. Comme d'un mathème on ne peut
en tirer aucun autre, ces propositions nouvelles sont non mathématiques et purement descriptives : un mathème lacanien fonctionne comme une matrice de production de propositions empiriques.

Le mathème dit la prise formelle de la mathématique sur la psychanalyse, mais n'en retient que la littéralité, disjointe de la chaîne des raisons. Le calcul local par la lettre n'est permis que par le suspens qu'elle impose aux chaînes de raisons.


3. La mathématique

Le mathème repose sur une caractéristique commune à tout ce que Lacan emprunte aux lettres mathématiques. Il retient dans ces lettres ce qu'elles articulent de suspensif, c'est-à-dire d'impossible : l'infini comme inaccessible, la théorie du nombre comme traversée de la faille du zéro, la topologie comme théorie arrachant la géométrie à toute esthétique transcendantale.

Par cette réduction, on obtient la définition de la mathématique comme science du réel, en tant que le réel dénomme la fonction de l'impossible. Le théorème de Gôdel sera souvent cité à cet égard, mais Lacan se borne à y lire la démonstration qu'il existe des propositions indécidables en arithmétique.

Plus structurale, la référence à l'intuitionnisme (n'admettre en mathématique que ce qui se laisse intuitionner comme produit d'une construction positive). Lacan retient le rejet de toute démonstration apagogique [raisonnement par l'absurde]. Les philosophes de la mathématique ont pu soutenir que la légitimité de celle-ci touchait à l'essence de la déduction mathématique. Mais pour Lacanl'apagogique repose sur l'enchaînement des raisons, qui est le propre de l'imaginaire.

La mathématique sans la déduction ni l'apagogique, réduite à ses seules lettres, fonctionne dans les références dispersées et multiples à la mathématique; voilà ce qui constitue pour Lacan la pertinence de la mathématique à l'égard de la science moderne.

Le second classicisme n'a pas renoncé à Galilée. Il réaffirme le doctrinal de science. Mais désormais la mathématisation est épuréed'Euclide et du more geometrico. Elle est devenue non grecque. Elle importe non par les chaînes de raison, mais par le calcul (zones circonscrites de littéralité).

Le mathème permet à Lacan de réaffirmer le geste de la mathématisation, et éclaire les fondements du doctrinal de science, tels qu'ils doivent être pour que la psychanalyse en relève. Le mathème de la psychanalyse fragmenté, local, refermé sur quelques lettres restreintes, nes'excepte pas de la mathématisation requise depuis Galilée, mais la met crument au jour.

La science moderne convoque la mathématique, mais en retire ce qui constituait son essence : le more geometrico, la démonstration et toute espèce de lien. La mesure n'est qu'un résidu. Seul fonctionne le calcul.

On retrouve autrement la ligne de partage entre l'epistémé et la science.

Dans la première, le lien est d'autant plus déterminant (cf Platon) qu'il est moins localisé, et seul un raisonnement général lui permet d'échapper à la dépendance topique. Ine science particulière (dialectique ou logique) doit en établir les formes générales Les mœurs euclidiennes en offrent l'illustration. « Longues chaînes de raisons », vaste étendue des espaces de propositions, continuité des liens qui les unissent.

Dans la seconde, le lien n'importe pas, ni la démonstration, mais le calcul, qui est local. Il opère sur des lettres, fixées par un discours et combinées suivant des règlesexplicitables , pour produire une combinaison littérale nouvelle ; mais ces règles valent pour un type de calcul donné. Dans la mathématisation lacanienne de la psychanalyse, le calcul littéral est si  peu déductif, si local que son efficace se limite au seul lambeau d'écriture où il se donne à lire.

N'est-ce pas là un néant de mathématique ? Les mathématiciens et la tradition philosophique répondraient oui ; mais Lacan affirme que sa mathématique est licite et propre à autoriser une mathématisation, mais de plus que cet usage met au jour l'essence de la mathématicité. Avec le mathème, il en propose une définition nouvelle et scandaleuse, qui repose sur une localité intrinsèque découlant de la lettre.

Il se pense conforté dans sa doctrine par la pointe du projet bourbakiste, importanc rhétoriquement dans le formatage de Scilicet. Le mathème ne se soutient que si l'on admet l'interprétation intégralement littéralisante que donne Lacan de ce programme : une mathématique fondée sur le calcul, en tant qu'il n'est pas une déduction, et sur la lettre, en tant qu'elle n'est pas un signe : « Mettons ensemble des objets [ ... ] hétéroclites, et donnons-nous le droit de désigner cet assemblage par une lettre. C'est ainsi que s'exprime à son début la théorie des ensembles. [ ... ] [les auteurs] prennent bien soin de dire que les lettres désignent des assemblages. C'est là qu'est leur timidité et leur erreur – les lettres font les assemblages, les lettres sont, et non pas désignent, ces assemblages [ ... ] »).

Pour Lacan, Bourbaki n'est pas encore assez bourbakiste, car il use de la déduction comme de l'apagogique, il affirme la continuité depuis les Grecs de la démonstration mathématique. Sans doute en propose-t-il une version littéralisée à l'extrême, mais Lacan refuse cette continuité. Il installe, en lieu et place de Bourbaki, une figure autre, "l'hyperbourbakisme"., comme il avait au structuralisme adjoint une hypothèse hyperstructurale.

Là où la mathématique s'autorisait de la cohérence rationnelle des Grecs, Bourbaki s'autorise de la seule consistance littérale, mais la répute homogène à la précédente. Lacan, s'appuyant surl'hyperbourbakisme , ajoute : s'il y avait consistance littérale, elle serait imaginaire, car toute consistance est variante du lien; mais il n'y a pas de consistance littérale, parce que la littéralité n'est pas de l'ordre de la consistance.

La fonction spécifique de la mathématique pour le mathème, telle que Bourbaki l'articule et telle que Lacan, hyperbourbakiste, la désarticule, est de proposer un trésor de matériaux pour une théorie non imaginaire et non qualitative de la pensée.

Le problème général de la psychanalyse est qu'il y ait de la pensée qui ne réponde pas aux critères imaginaires et qualitatifs de la pensée (cohérence, tiers exclu, etc. : Aristote). Seulement alorson peut soutenir l'équation des sujets et  l'identité du sujet du Cogito et du sujet freudien. La psychanalyse doit construire une théorie de la pensée qui intègre, non comme une extension, mais comme constitutive, la pensée disjointe des régulations imaginaires. Chez Freud, cette théorie est  négative; le positif sur ce point n'est pas théorie, mais modèle énergétique ou biologique. Lacan a l'ambition d'une théorie positive, qui, par-delà l'imaginaire de la pensée, touche à son réel.

La mathématique et toutes les disciplines formelles sont convoquées à accomplir ce programme, mais leur extension a varié.

Dans le premier classicisme, y figurent les disciplines majeures du galiléisme étendu. La linguistique est censée mettre au jour les mécanismes d'une pensée non réflexive, non consciente, non aristotélicienne. La mathématiquebourbakiste, la logique russellienne et postrussellienne, l'anthropologie lévi-straussienne concourent au même dessein. L'homogénéité de leurs formalisations est une hypothèse du discours de Rome.

Dans le second classicisme, l'homogénéité est rompue. Seule demeure la mathématique dans sa lecture hyperbourbakiste. Tel est l'axe majeur d'une théorie de la pensée non imaginaire. Le mathème met en lumière son statut décisif. Rien n'aurait été possible sans le galiléisme étendu. Celui-ci n'aurait pas été possible sans Bourbaki, qui seul a poursuivi le dessein par quoi lamathématique est disjointe de la quantité. Supposition nécessaire à ce que les structuralismes, dont la linguistique, soient mathématiques sans comporter ni mesure ni déduction logico-mathématique. Mais quelque chose change du rapport de Rome à L'Étourdit.

1) Lacan a disjoint du symbolique généralisé l'instance spécifique de la lettre ; le symbolique encore humaniste de Rome se ramèné à son écorché : la lettre S dansRSI.

2) il a thématisé explicitement le littéralisme dans la mathématique qui, encore tissue à Rome de rationalité, devient un amas inconsistant d'écritures dispersées.

3) il a restreint la mathématisation dans la science moderne, supposée piquer au vol dans les amas d'écritures ce qui permet, au coup par coup, de translittérer quelque ligne de l'univers ; si la physique mathématisée était unifiée, la mathématique de samathématisation n'aurait pas à l'être, parce que la mathématique en elle-même ne l'est pas.

4) en matière de lettres de science, il n'accepte plus que la mathématique stricte, pure, relue par l'hyperbourbakisme. Non seulement la logique mathématique y est incluse, mais elle en donne le type le plus épuré : par elle l'euclidisme n'est rien et le nerf réel des "démonstrations" est un calcul sur des lettres. Cette logique est à bon droit "mathématique", non parce qu'elle a la mathématique comme branche (logicisme), non parce qu'elle parle de la mathématique et la légitime (métamathématique), mais parce qu'elle exhibe ce qui définit la mathématicité. Il n'y a pas contradiction à dire que la science du réel soit la mathématique ou la logique : dàns l'une et l'autre expression, il est question de la même propriété – la littéralité.

Loin de l'hostilité de Koyré pour la logique, la logique mathématique devient le schibboleth de la science; non par ses méthodes et ses résultats, mais parce qu'elle porte au jour l'essence de la mathématicité. Ainsi se réduit l'une des instabilités graves du premier classicisme.

Mais ce succès se paie par un changement de discours. Dans L'Étourdit, la mathématique n'est que lettres, les lettres de science ne sont plus que calcul. La linguistique, Lévi-Strauss, le structuralisme ne tiennent plus en face de la moindre écriture mathématique. Le mathème est l'indice, l'effet et le nom de ce changement. Il devient licite et nécessaire, car le champ mathématique n'est plus que littéralisation et qu'il n'y a plus de littéralisation de science hors du champ mathématique.

De la mathématique hors champ, référée au symbolique, Jakobson avait été le héraut. Le séminaire XX est un adieu à cette figure ancienne. C'est ce que signale le thème de la « linguisterie ». Les linguistes reconnus ne sont plus, comme jadis, des mathématiciens, mais pourraient se révéler des sujets en exil.

Le rapport de Rome songeait à une mathématique si consistante qu'elle pouvait étendre son empire. De la théorie des ensembles on concluait sans solution de continuité à Freud, en passant par Jakobson ou Lévi-Strauss. Encore conclut à une fermeture du portail ; "Bourbaki", après avoir résumé tous les sésames, se transforme en son contraire et appose définitivement les scellés.

L'ensemble des Écrits était soumis au programme de la mathématique étendue. A présent rien de ce qui y est mathématisé n'est directement conforme au mathème, qui détermine une configuration radicalement exclusive de ce qui s'annoncait en 1953 et demeurait vivace en 1966.

A strictement parler, il n'y a mathème qu'avec et après L'Étourdit. Même la théorie des discours ne répondrait pas entièrement aux conditions. La traiter en mathème relèverait d'un forçage rétroactif, pratiqué pour les lettres du premier classicisme, tantôt rectifiant, tantôt confirmant. Le second classicisme peut se saisir du premier et le reconvertir enmathèmes dérivés. Il n'y aurait dans la psychanalyse qu'un mathème primaire : les écritures sexuelles, dans le droit fil de Freud : la psychanalyse ne dit qu'une seule chose, qu'il y a quelque sexe. Ainsi Lacan se plait-il à parler du mathème au singulier autant qu'au pluriel. Dans le second classicisme, la mathématisation est plus que jamais requise, si elle est supposée possible, c'est par unemathématique refermée sur sa propre fragmentation ; si elle est accomplie, c'est par un pur coup de lettres.





4. La visibilité du littéral


Or, il existe le nœud borroméen, ainsi défini : de trois ronds noués ensemble, il suffit qu'un ne tienne pas et tous les autres se dispersent. Mais c'est là le propre du littéral, plus précisément du littéral mathématique.

Peu après L'Étourdit, qui introduit le mathème, peu après la lecture hyperbourbakiste de la mathématique, le nœud est dit « le meilleur support que nous puissions donner de ce par quoi procède le langage mathématique ».  Trois propositions sont  avancées :

1) le mathématique du mathème est détaché de la déductivité, réputée à la fois acquise et sans portée ; on se trouve ici au c
œur du second classicisme.

2) ce mathématique consiste en un littéral pur : le maniement des lettres, et non le commentaire parlé (les chaînes de raisons).

3) c'est le borroméanisme qui en est le support, puisqu'il suffit qu'un rond ne tienne pas pour que les autres se dispersent, propriété jugée le meilleur et le seul analogue de la propriété définitoire du littéral.

D'autre part le nœud borroméen se révèle propre à mathématiser le ternaire du réel, du symbolique et de l'imaginaire, dans lequel se trouve résumé le noyau dur du programme de Rome (premier classicisme). Jusque-là, la doctrine pouvait déterminer ce qu'elle entendait par ces termes, sans rien articuler de robuste sur leur mode de coexistence. Désormais, le nœud borroméen  offre la solution la plus claire et la plus féconde.

Auparavant, les majuscules R, S, I étaient de simples abréviations, initiales commodes. Devenues labels de ronds noués, elles sont prises dans une loi réelle qui les contraint. Elles permettent de calculer des catégories classiques de l'expérience (inhibition, symptôme, angoisse, jouissance). Elles sont devenues des lettres. Le substrat commun aux deux classicismes se laisse inscrire dans le dispositif borroméen ; la doctrine se laisse décliner à partir d'une matrice infiniment féconde.

L'équation des sujets trouve enfin son élucidation complète. De ses trois affirmations, la première n'avait jamais reçu de statut précis : que la psychanalyse opère sur un sujet. Tout est par ailleurs établi : que ce sujet soit le sujet cartésien déterminé par la science, qu'il soit représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Mais l'affirmation elle-même, que signifie-t-elle ?

Grâce au nœud, Lacan la déclare une hypothèse, l'hypothèse de Lacan :

  • « [...] l'individu qui est affecté de l'inconscient est le même qui fait ce que j'appelle le sujet d'un signifiant »).
L'équation des sujets identifiait le sujet de la science et le sujet sur quoi opère la psychanalyse, parce qu'ils ne faisaient qu'un avec le sujet du signifiant ; par l'hypothèse de Lacan l'expression « sujet sur quoi opère la psychanalyse » est à dédoubler :

  • il y a l'individu affecté d'un inconscient, que rencontre la pratique analytique ;
  • et il y a le sujet tel que la théorie de la structure quelconque le définit : c'est le sujet d'un signifiant.

Il n'y a pas deux sujets qui ne font qu'un, mais un seul sujet et un individu qui, radicalement distinct du sujet, coïncide avec lui. La distinction est irréductible et être le même signifie être l'Autre.

On voit la doctrine :

–    Prémisse 1 : 'le sujet de la science est le sujet d'un signifiant' (hypothèse du sujet du signifiant, premier puis second classicisme).

–    Prémisse 2: `'le sujet d'un signifiant coïncide avec un individu affecté d'un inconscient' (hypothèse de Lacan, second classicisme).

–    Prémisse 3 : 'la psychanalyse opère sur un individu affecté d'un inconscient' (hypothèse de Freud).

–    Conclusion : 'la psychanalyse dans sa pratique rencontre par coïncidence un sujet'.

Élucidation, ou plutôt d'une suppression (Aufhebung) : l'équation des sujets se défait à l'instant même où elle trouve son statut. Le pivot en est conservé, mais ce qui s'énonçait en termes équatifs s'énonce en termes de coïncidence et de rencontre.

Le nœud éclaire ces termes : il s'agit du nouage borroméen d'une détermination réelle (le sujet), d'une détermination imaginaire (l'individu), d'une détermination symbolique (le signifiant).

La définition du signifiant éclaire ce qu'est un sujet, et elle y suffit : rien de plus n'est nécessaire et notamment pas le sujet métaphysique.

L'axiome du sujet n'a plus ni statut ni utilité, puisque le sujet est d'emblée inclus dans le signifiant comme tel.

Il ne s'agit pas d'un renversement. L'axiome et l'équation distinguaient individu et sujet ; la théorie du nœud permet d'articuler qu'ils se superposent, mais dans la logique borroméenne, donc dans la stricte mesure où ils sont absolument hétérogènes. L'hypothèse de Lacan redit dans le langage de la rencontre ce que dit l'axiome du sujet dans le langage de la distinction, mais rend cet axiome superflu.


Au déclin de l'axiome répond la non-pertinence du sujet métaphysique. La référence à la pensée perd de son urgence : « l'inconscient, ce n'est pas que l'être pense » ; en effet « l'homme pense avec son âme, c'est-à-dire [ ... ] avec la pensée d'Aristote ». Il n'est de pensée qu'imaginarisée et qualifiée, dont l'inconscient n'a rien à faire. À relier à la proposition « le signifiant est bête », d'où l'on pourrait tirer 'le signifiant ne pense pas' ; on n'admet plus que le signifiant articule la pensée sans qualités, parce qu'elle n'existe pas.

Réciproquement, le « sans qualités » requis par la science ne s'appelle plus pensée. Lacan, revient à Freud, mais aussi à Marx : l'inconscient comme « savoir qui ne pense pas, ni ne calcule, ni ne juge, ce qui ne l'empêche pas de travailler ». La définition de l'inconscient comme un « ça pense » est déplacée avec violence.

Si n'existe que la pensée d'Aristote, le sans-qualités doit changer de nom. Le travail de l'inconscient, du signifiant, c'est le travail indifférencié et sans phrases dont Le Capital de Marx a produit la théorie, le travail sans qualités. Le sujet supposé au savoir inconscient – sujet sans qualités – peut être dit « le travailleur idéal ».

Si le signifiant est disjoint de la pensée (désormais inséparable des qualités), le sujet sans qualités est sujet du signifiant, non de la pensée ; il s'abolit en individu imaginaire dès qu'il pense quoi que ce soit, notamment « je suis ». Le Cogito, contrairement au premier classicisme, n'est pas émergence, mais immersion du sujet. Au logion 'ça pense où je ne suis pas' est substitué le quasi-logion 'Là où ça parle, ça jouit et ça sait rien'. Le ça parle et "lalangue", forme substantivée du ça parle, absorbent le ça pense.

Lacan donne congé au cartésianisme radical et aux échappées transcendantales. Une fin de non-recevoir est définitivement opposée aux Cahiers pour l'Analyse.

Grâce au nœud, le second classicisme paraît intégrer le premier. Le nœud absorbe la mathématique en sa littéralité. Les difficultés liées au doctrinal de science sont tenues pour réglées : la psychanalyse est en droit mathématisée et sait épeler ce que veut dire mathématisation. Le galiléisme étendu est inutile. La théorie de la structure quelconque devient la théorie régionale du seul rond S. L'équation des sujets, où elle rencontrait le doctrinal de science, est éclairée et défaite.

Mouvement idéal que célèbre l'histoire des sciences : les instabilités d'un premier modèle amènent l'émergence d'un second, où elles sont résolues. Le nœud borroméen donne au mathème force et confirmation, et ouvre la voie royale de la psychanalyse dans son rapport à la science moderne.





5. L'antiphilosophie

La psychanalyse est discours du sujet, mais n'a plus besoin de la philosophie pour faire entendre ce qu'est un sujet. La philosophie lui est inutile, et même nocive. C'est le moment de l'antiphilosophie.

Le mot a surpris. Là où Freud était plus disposé à s'appuyer des lettres et des arts, Lacan faisait constamment  référence aux philosophes. Avait-il décidé de se démentir lui-même ?

Le thème naît avec la réorganisation, en 1975, du département de psychanalyse de Paris-VIII. Il resurgit en 1980 dans une polémique engagée par L. Althusser. Mais rien des circonstances d'anecdote ne légitime un mot aussi violent. Les causes sont à rechercher dans le second classicisme, dans le mathème.

Longtemps Lacan hésita à s'inscrire dans l'Université. Après 1970, il accepta qu'un département se réclamât directement de lui. Changement de causes multiples.  Lacan semblait interpréter le bouleversement de l'institution universitaire française en 1968 comme une décadence, et en conclut qu'il ne coûterait plus grand-chose d'utiliser les moyens encore disponibles au sein d'une institution obsolescente.

De plus, l'institution universitaire repose sur un acte de transmission ; la légitimité d'un département universitaire se soutient donc d'une doctrine assurée de la transmissibilité de la psychanalyse. L
'Université a pu devenir un lieu approprié à l'enseignement de Lacan parce que la doctrine du mathème était désormais complète. L'activation de la voie universitaire requiert le second classicisme comme sa condition nécessaire.

Or, la réorganisation du département se résume sous le chef de l'antiphilosophie, qui est donc seulement un autre nom du mathème.

La thèse est :

  • `il y a mutuelle exclusion entre la philosophie et le mathème de la psychanalyse'.

L'argument  prend à la lettre ce que tant de philosophes disent : qu'ils dépendent de la philosophie grecque. Or celle-ci est nouée au monde de l'epistèmè, qui n'est entièrement autorisée que par la philosophie. En retour, le philosophe ne peut être indifférent à l'epistèmè (qu'il nie ou affirme sa possibilité), à ce savoir qui requiert l'âme et la convoque.

Le mot "philosophie" touche aux fondements d'un tel monde. Le nécessaire, la ressemblance, l'âme, voilà ce que la philosophie et l'epistèmè déploient ; le nom qui les résume est "sophia", cette sagesse qu'il faut aimer comme soi-même (philein). La science moderne renonce à celà. La psychanalyse déploie cette renonciation. Elle est donc l'inverse de la philosophie.

Conclusion :

'il n'y a pas de philosophie qui soit intégralement synchrone de la science moderne, en serait-elle contemporaine'.

La philosophie contemporaine de la science moderne témoigne de dispositifs qui lui sont étrangers ; d'où son apparentement à la mathématique, pour peu qu'elle ne soit pas définie en termes langagiers.

Mais la psychanalyse est synchrone de la science moderne, donc d'un autre temps que la philosophie. Pour dire sa propre synchronie, elle ne disposait plus, après Freud, que du langage adultéré de la science idéale. Dans le premier classicisme, Lacan use de la philosophie pour insérer un coin entre la psychanalyse et la science idéale de Freud. En témoignent l'axiome du sujet et son homonymie métaphysique.

Le recours de Freud à la culture humaniste – littérature, histoire, archéologie – n'avait pas suffi, surtout après l'effondrement des contrées où l'humanisme classique avait longtemps survécu. La science idéale avait gagné en puissance depuis 45. La victoire de la démocratie libérale des ingénieurs et des marchands était aussi celle de la plus obtuse des sciences.


Pour le retour à Freud et contre le scientisme dévoyé de l'Internationale, les armes de la philosophie étaient désormais plus fortes que celles de la culture. Pour montrer son appartenance à l'univers de la science, Lacan dissout la fausse appartenance construite par la psychanalyse anglophone. À cette fin, la philosophie seule se présente, dans l'ordre de la systématicité et de la démonstration, comme Autre que la science.

L'usage alors répété de la philosophie par Lacan ne contredit pas la mutuelle exclusion avec la psychanalyse, mais la suppose. L'usage de la philosophie est le revers exact de l'antiphilosophie, qui en est l'avers.

Un retournement s'est produit, avec la création du mot, de la pile à la face. Lacan a sans doute jugé gagnée sa première bataille contre la science idéale des WASP. Grâce peut-être à des causes externes : 68, qui aurait mis un point d'arrêt à son expansion. Peut-être aussi le LEM alunissant, irruption du réel réussie par la science, qui la délivre de ses lestages imaginaires pour la convoquer à sa seule mathématisation.

Il s'y s'adjoint une cause interne : l'émergence du mathème, consolidé par l'apparition du nœud. Au temps du premier classicisme, le nom d'antiphilosophie, qui concerne spécifiquement la transmission, n'a pas à être proféré parce que la transmissibilité intégrale de la psychanalyse n'a pas été abordée de front. Durant cette période, Lacan maintient haut la relation de la psychanalyse à la science moderne et use incessamment d'objets mathématiques, mais ne dit pas que la seule transmission possible s'opère par la lettre mathématique, parce qu'il n'a pas entièrement autonomisé la doctrine de la lettre et qu'il ne définit pas la mathématique par la lettre.

Dès que sont proférées les thèses touchant la lettre, la mathématique et la transmission, le retournement peut s'accomplir : « Pour être le langage le plus propice au discours scientifique, la mathématique est la science sans conscience dont fait promesse notre bon Rabelais, celle à laquelle un philosophe ne peut que rester bouché » ; « L'avènement du réel, l'alunissage s'est produit [ ... ] sans que le philosophe qu'il y a en chacun par la voie du journal s'en émeuve... »  ; « Je m'insurge, si je puis dire, contre la philosophie. Ce qui est sûr, c'est que c'est une chose finie. »

Alors, après avoir fréquenté les textes philosophiques, lu Hegel, traduit Heidegger, commenté Platon et Descartes, cité Aristote et saint Thomas d'Aquin, Lacan invente un mot que les philosophes ont pris pour une injure.

Il en va de la philosophie comme de la politique  : « La métaphysique n'a jamais rien été et ne saurait se prolonger qu'à s'occuper de boucher le trou de la politique. ». Car la politique aussi se révèle désynchronisée de l'univers moderne.

Parlant d'État, de démocratie, de domination, de liberté, elle parle grec et latin. Par cette fondamentale dyschronie, elle appelle de la part de la psychanalyse une indifférence de principe. Elles n'appartiennent ni au même monde ni au même univers.

De même que la science et la politique n'ont rien à faire ensemble – sinon commettre des crimes, de même la psychanalyse n'a rien à faire avec la politique – sinon dire des bêtises. Telle était la position de Freud : « agnosticisme politique », « indifférence ». Antipolitique parallèle à l'antiphilosophie.

L'indifférence ne conduit pas nécessairement à se taire sur ce dont la politique parle. Lacan n'est pas demeuré toujours muet à cet égard : la théorie des quatre discours est une intervention dans le champ empirique des objets dont la politique s'occupe. Elle ne corrige en rien la radicale indifférence de Freud, puisque les propos politiques les plus opposés peuvent y apparaître comme les valeurs différentes d'une même variable.

Il y a de même une radicale indifférence philosophique de la psychanalyse. Tel est le ressort des surabondantes références au corpus philosophique. Il faut être profondément indifférent en philosophie pour user avec autant de liberté, d'autant de concepts et d'allusions, et considérer que la philosophie forme une constellation de textes étincelants, mais pas une pensée. On retrouve l'antiphilosophie, sous la forme de la culture philosophique la plus étendue.

Comme pour l'indifférence politique, l'antiphilosophie ne doit pas empêcher de parler de ce dont parle la philosophie. La psychanalyse a non seulement le droit, mais le devoir de parler de ce dont parle la philosophie, parce qu'elle a exactement les mêmes objets.

Son point d'intervention est le passage de l'instant antérieur où l'être parlant pourrait être autre qu'il n'est, à l'instant ultérieur où du fait de sa contingence même, il est devenu pareil à une nécessité éternelle. La psychanalyse ne parle que de la conversion de chaque singularité subjective en une loi aussi nécessaire que les lois de la nature, aussi contingente qu'elles et aussi absolue.

Or, la philosophie n'a cessé de traiter cet instant, elle l'a proprement inventé; mais le décrit par les voies du hors-univers. Or, la psychanalyse maintient qu'il n'y a pas de hors-univers. Là seulement réside ce qu'il y a de structural et de non chronologique dans sa relation à la science moderne.

Donc la philosophie et la psychanalyse parlent de la même chose en termes d'autant plus identiques qu'ils visent un effet opposé. Le mot "antiphilosophie" est construit comme le nom d'Antéchrist – tel qu'avant Nietzsche le présentait saint Jean : « Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas des nôtres ».

Ainsi pourraient parler des lacaniens les philosophes : l'Antéchrist doit parler exactement comme le Christ. Son discours requiert le discours dont il n'a que faire, il lui ressemble absolument, il parle des mêmes choses, en usant des mêmes termes, et cela parce qu'il n'a aucun rapport avec lui.

La différence avec saint Jean, c'est que les modernes ne croient pas à la finitude, donc au Jugement dernier. Si l'Antéchrist et le Christ poursuivent la disparition l'un de l'autre, c'est parce que les Temps sont proches. Pour l'antiphilosophie et la philosophie, en revanche, les temps sont ouverts, infiniment. Dans cette infinité, leur mutuelle exclusion se convertit en un enveloppement réciproque.



[ À suivre ici ]


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