Inconscient et langage

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Jean-Jacques Pinto

Publications et recherches de Jean-Jacques Pinto sur les relations entre inconscient et langage, ainsi qu'entre psychanalyse et linguistique.

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Résumé du livre de J.-C. Milner : L’Œuvre claire, chapitre II

Par Jean-Jacques Pinto :: 05/08/2009 à 14:49 :: Général
 
 
CHAPITRE II : Le doctrinal de science



1. L'équation des sujets et la science


Lacan pose une équation : « le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut, être que le sujet de la science ». Cette équation énonce trois affirmations :

  • (1) que la psychanalyse opère sur un sujet (et non pas par exemple sur un moi) ;
  • (2) qu'il y a un sujet de la science ;
  • (3) que ces deux sujets n'en font qu'un.


Les trois affirmations ont ceci de commun qu'elles parlent du sujet ; ce qu'il faut entendre par là dépend de ce qu'on peut appeler l'axiome du sujet :

  • `il y a quelque sujet, distinct de toute forme d'individualité empirique'.


La troisième affirmation constitue l'équation comme telle.

La première affirmation concerne la pratique analytique ; sa validité lui est conférée par l'autorité d'un énonciateur supposé savoir ce qu'il en est de la psychanalyse.

La deuxième affirmation met en œuvre le concept de « sujet de la science ». La définition de la science qui y est invoquée n'est pas due à Lacan ; seule lui est propre l'affirmation que de cette définition de la science suit une figure particulière du sujet. C'est là une hypothèse. L'équation des sujets dépend de cette hypothèse, l'hypothèse du sujet de la science :

  • 'la science moderne, en tant que science et en tant que moderne, détermine un mode de constitution du sujet'.


D'où la définition du sujet de la science :

  • 'le sujet de la science n'est rien hormis le nom du sujet, en tant que, par hypothèse, la science moderne en détermine un mode de constitution'.


L'équation des sujets ne dit rien de la psychanalyse comme théorie. En particulier, il n'est nullement affirmé que la psychanalyse elle-même soit une science. Lacan est explicite : le fait que « sa praxis n'implique d'autre sujet que celui de la science » est « à distinguer de la question de savoir si la psychanalyse est une science ».

Toutes les propositions de la theoria lacanienne supposent l'équation des sujets, parce qu'elles supposent accompli le mouvement de réflexion sur la praxis. Il importe donc qu'elle ne soit pas vide. Cela suppose que la notion de science fasse l'objet d'une théorie suffisamment déterminée et, cette théorie étant admise, qu'on puisse lui relier une certaine constitution du sujet.

Il y a effectivement une théorie de la science chez Lacan.

Il y a chez Freud aussi une théorie de la science. Elle réside dans le scientisme de Freud, qui n'est qu'un assentiment donné à l'idéal de la science. Cet idéal fonde le vœu que la psychanalyse soit une science.

Ce n'est pas la science idéale, qui « incarne » de manière variable l'idéal de la science : détermination strictement imaginaire, requise afin que des représentations soient possibles.

On ouvre du même coup la voie à un autre scientisme : celui de la science idéale. Freud s'y abandonne, reprenant la physionomie de la science idéale à d'autres. Citons ici Helmholtz, Mach et Boltzmann.

Il s'ajoute, au fil des textes freudiens, une théorie transversale de la science, réponse à la question : 'pourquoi y a-t-il de la science plutôt que pas de science du tout ?'. Cette théorie demeure dispersée.

Sur le pourquoi de la science, Lacan ne fait que reprendre les aphorismes de Freud, qu'il résume ainsi : la science est, à sa naissance, une technique sexuelle. La théorie lacanienne de la science porte sur autre chose.

Fidèle à Freud sur le point précédent, Lacan se sépare de lui sur l'idéal de la science : il n'y croit pas pour la psychanalyse. A l'égard de l'opération analytique, la science ne joue pas le rôle d'un point idéal ; au contraire, elle structure de manière interne la matière même de son objet.

Il n'y a donc pas de sens à demander à quelles conditions la psychanalyse serait une science, ni de sens à présenter quelque science bien constituée comme un modèle pour la psychanalyse.

Puisqu'il n'y a pas d'idéal de la science pour la psychanalyse, il n'y a pas non plus pour elle de science idéale. La psychanalyse trouvera en elle-même les fondements de ses principes et de ses méthodes.

Mieux, elle sera suffisamment assurée pour pouvoir questionner la science. « Qu'est-ce qu'une science qui inclut la psychanalyse ? » demande Lacan. La science elle-même pourrait se révéler la forme la plus consistante d'une activité qu'on nommera l'analyse et qui se retrouve dans toutes les régions du savoir. De cette analyse, la psychanalyse proposerait comme un point idéal, organisateur du champ épistémologique et permettant de s'y orienter. Loin qu'elle consente à l'idéal de la science, il lui revient de construire pour la science un idéal de l'analyse.


2. La théorie du moderne

Première caractéristique de la théorie lacanienne de la science : elle doit faire apparaître cette connexion singulière par quoi la science est essentielle à l'existence de la psychanalyse, donc ne se pose pas en face d'elle comme un idéal. On s'appuie sur Koyré, lu à la lumière de Kojève.

–    Théorèmes de Kojève :

  • (i) 'il y a entre le monde antique et l'univers moderne une coupure' ;
  • (ii) 'cette coupure tient au christianisme'.


–    Théorèmes de Koyré :

  • (i) 'il y a entre l'epistèmè antique et la science moderne une coupure' ;
  • (ii) `la science moderne est la science galiléenne, dont le type est la physique mathématisée';
  • (iii) 'en mathématisant son objet, la science galiléenne le dépouille de ses qualités sensibles'.


–    Hypothèse de Lacan :

  • `les théorèmes de Koyré sont un cas particulier des théorèmes de Kojève'.



–    
Lemmes de Lacan :

  • (i) 'la science moderne se constitue par le christianisme, en tant qu'il se distingue du monde antique' ;
  • (ii) 'puisque le point de distinction entre christianisme et monde antique ressortit au judaïsme, la science moderne se constitue par ce qu'il y a de juif dans le christianisme ;
  • (iii) 'tout ce qui est moderne est synchrone de la science galiléenne et il n'y a de moderne que ce qui est synchrone de la science galiléenne'.


Le traitement de l'hypothèse du sujet de la science passe par Descartes, reposant sur la thèse qu'il est le premier philosophe moderne. Il est supposé donner à voir ce que requiert de la pensée la naissance de la science moderne.
L'édifice cartésien reposant sur le Cogito, la pensée de la science a besoin de ce dont le Cogito témoigne. Que
Descartes soit aussi le créateur de la géométrie analytique et l'auteur d'une Dioptrique constitue une preuve de poids. C'est le cartésianisme radical de Lacan :

  • 'si Descartes est le premier philosophe moderne, c'est par le Cogito',
  • 'Descartes invente le sujet moderne' ;
  • 'Descartes invente le sujet de la science`,
  • 'le sujet freudien, en tant que la psychanalyse freudienne est intrinsèquement moderne, ne saurait être rien d'autre que le sujet cartésien'.


Argumentaire : la physique mathématisée élimine toutes les qualités des existants ; une théorie du sujet qui souhaite répondre à une telle physique devra dépouiller le sujet de toute qualité. Ce sujet est le sujet de la science. Ne lui conviendront :

  • ni les marques qualitatives de l'individualité empirique (psychique ou somatique) ;
  • ni les propriétés qualitatives d'une âme ;
  • ni les propriétés formelles qu'on avait cru longtemps constitutives de la subjectivité comme telle : il n'a ni Soi, ni réflexivité, ni conscience.


L'existant que le Cogito fait émerger, à l'instant où il est énoncé comme certain, est disjoint, par hypothèse, de toute qualité, celles-ci étant alors révocables en doute. La pensée par quoi on le définit est quelconque ; elle est le minimal commun à toute pensée possible, puisque, quelle qu'elle soit, elle peut me donner occasion de conclure que je suis.

Corrélat sans qualités supposé à une pensée sans qualités, cet existant – nommé sujet par Lacan – répond au geste de la science moderne.

Lacan ne se réclame que de la pointe extrême du Cogito et s'emploie à suspendre le passage du premier temps au second. Il enferme le Cogito en son énonciation stricte
bouclée sur elle-même, faisant de la conclusion (« donc, je suis ») le pronuntiatum de la prémisse (« je pense ») : « écrire : je pense : 'donc je suis' » . Est assurée par là l'insistance de la pensée sans qualités, arrêtée juste avant qu'elle ne se polymérise en doute, conception, affirmation, négation, etc.

Or, la pensée sans qualités n'est pas seulement appropriée à la science moderne, mais aussi nécessaire à fonder l'inconscient freudien. Constat
de Freud : il y a de la pensée dans le rêve. Donc la pensée n'est pas un corollaire de la conscience de soi, ce que dit la tradition philosophique. Or, il y a de la pensée dans le rêve ; c'est ce qu'établissent la Traumdeutung et les œuvres ultérieures.

La proposition négative 'la conscience de soi n'est pas une propriété constitutive de la pensée' se sténographie "inconscient". D'où
le théorème :

  • 's'il y a de la pensée dans le rêve, il y a un inconscient'.


On obtient du même coup le lemme :

  • 'le rêve est la voie royale de l'inconscient'


et la définition :

  • 'affirmer qu'il y a de l'inconscient équivaut à affirmer ça pense'.


Lacan ajoute la proposition, tirée de Descartes et étendue à Freud
:

  • 's'il y a du penser, il y a quelque sujet'.


Le raisonnement n'est vrai qu'à deux conditions :

  • Il faut qu'il puisse y avoir sujet, alors qu'il n'y a ni conscience ni Soi ;
  • il faut que la pensée qui fait l'étoffe du rêve soit disjointe de toute qualité.


Le freudisme, selon Lacan, repose sur la triple affirmation :

  • qu'il y a de l'inconscient,
  • que celui-ci n'est pas étranger au penser
  • et que, partant, il n'est pas étranger au sujet d'un penser.


S'il l'était, la psychanalyse serait illégitime et impossible en tant que pratique :  un inconscient étranger au sujet qui pense, c'est du somatique, qui n'a donc affaire ni à la vérité ni à la parole ; or, la psychanalyse y a affaire. L'inconscient n'est donc étranger ni au sujet ni à la pensée. En retour, ni le sujet ni la pensée n'exigent la conscience.

Dire que le sujet n'a pas la conscience de soi comme propriété constitutive, c'est rectifier la tradition philosophique. À la lumière de Freud, la conscience de soi devient seulement une marque de l'individualité empirique, que la philosophie avait indûment introduite dans le sujet. La psychanalyse entend donc l'axiome du sujet plus strictement qu'aucune autre doctrine. Avec netteté, elle sépare deux entités :

  • à l'une, la conscience de soi peut sans contradiction être supposée ne pas être essentielle ;
  • à l'autre, la conscience de soi ne peut sans contradiction être supposée ne pas être essentielle.

La première seule répond aux requêtes de la science et tombe dans les limites fixées par l'axiome du sujet ; on l'appellera donc le sujet de la science, aussi bien sujet cartésien et sujet freudien.

Quant à la seconde, le nom de Moi peut lui convenir autant qu'un autre.

L'hypothèse du sujet de la science, l'équation des sujets, l'interprétation qu'elle implique de Freud et l'articulation de l'ensemble sont spécifiques de Lacan. On parlera donc à propos de Lacan non plus d'une théorie de la science ni d'une épistémologie, mais d'un véritable doctrinal de science, conjonction de propositions sur la science et de propositions sur le sujet.


3. La stylistique historiciste

Le doctrinal de science semble, si
l'on suit Koyré, fondamentalement historisant. De ses théorèmes, il tire deux discriminants pour distinguer une science galiléenne parmi les discours se présentant comme science :

  1. 'est galiléenne une science qui combine deux traits : l'empiricité et la mathématisation'.
  2. 'étant admis que tout existant empirique est traitable par quelque technique et que la mathématisation constitue le paradigme de toute théorie, la science galiléenne est une théorie de la technique et la technique est une application pratique de la science'.
Du premier discriminant, on peut tirer : la science a pour objet l'ensemble de ce qui existe empiriquement – l'univers – et elle le traite avec autant de précision que les disciplines littérales traitent le leur.

L'aphorisme de Galilée : « [le grand livre de l'univers] est écrit en langue mathématique et les caractères en sont les [...] figures géométriques » ne se comprend que par l'humanisme. "Livre de l'univers" est une ancienne figure de style, mais prend une portée nouvelle quand l'édition imprimée devient un art savant et que l'établissement des textes reçoit des règles contraignantes ; parler de caractères, c'est dire quelque chose de différent, après que la typographie s'est soumise aux formes géométriques
.

La littéralité éclaire la prise de la mathématisation quand il s'agit de la Nature, mais devient de plus une demande de précision. La philologie constitue la science idéale au regard de la précision. Que le physicien soit aussi précis à l'égard de l'univers qu'
Érasme à l'égard du texte des Évangiles est l'injonction recelée dans le mot de livre.

Cela signifie que le passage de la littéralité à la précision ne s'explique que par une histoire, comme le passage de la précision à l'instrumentation. Pour Galilée, la mathématique et la mesure sont les moyens qui permettront à la physique d'égaler ce que, par la grammaire et par la science des documents écrits, la philologie avait dès longtemps accompli. La science moderne, en tant qu'empirique, n'est pas seulement expérimentale ; elle est instrumentale.

Ici intervient le second discriminant. Depuis toujours, la technique a été traitement, par des instruments matériels, de l'empirique matériel ; dès que la science prend l'empirique pour objet, la technique lui fournit ses instruments ; puisque cette science est aussi une science littérale, précise, les instruments fournis par la technique se font ceux de la précision. Or le progrès technique permet désormais cela, grâce aux ingénieurs de la Renaissance : thèse historique une fois encore.

L'univers de la science moderne est un univers de la précision et un univers de la technique. Or la science n'est littéralement précise que si les instruments techniques le lui permettent. Ainsi se configure l'univers moderne : une union entre la science et la technique, si intime et si réciproque qu'on la peut dire une même entité sous deux formes :

  • ou bien une science, tantôt fondamentale tantôt appliquée,
  • ou bien une technique tantôt théorique tantôt pratique



4. L'epistèmè antique

L'historicisme s'accentue avec la pertinence de la référence antique. Si la science devient théorie de la technique et la technique application pratique de la science, on suppose que le couple théorie/pratique recouvre exactement le couple science/technique. Comprendre la portée discriminante de ce recouvrement suppose qu'il ne va pas de soi, qu'il n'a pas toujours été vrai, par variation géographique ou temporelle.

Koyré a choisi la seconde. Dans le monde antique, il découvre le couple theorialpraxis indépendant du couple epistèmèltechnè. Sa doctrine se conclut en hypothèses sur des questions historiennes, touchant le monde antique : l'esclavage, le machinisme, le travail.

Ses théorèmes sont différentiels. Les traits distinctifs qu'ils confèrent à
la science galiléenne ne sont saisis que par opposition et de différence, présentées en langage historique. L'opposition de l'Antiquité aux Temps modernes est le pivot de l'Histoire, et réciproquement parler d'Antiquité et de modernité n'a de sens que si l'on admet l'Histoire. La science galiléenne ne se comprend, pour Koyré, que dans un espace historique.

L'epistèmè est accomplie seulement quand elle a exposé ce par quoi quelque objet ne peut, de toute nécessité et de toute éternité, être autrement qu'il n'est. Ce qu'il y a d'epistèmè en un discours est ce que ce discours saisit d'éternel et de nécessaire en son objet. Un objet se prête d'autant plus à l'epistèmè qu'il laisse se dévoiler ce qui en lui le fait éternel et nécessaire – il n'y a pas de science de ce qui peut être autrement qu'il n'est, et la science la plus accomplie est
celle de l'objet le plus éternel et le plus nécessaire. La science ne peut se supporter que de l'éternel et du nécessaire en l'homme : l'âme. Elle se distingue du corps (le passager et le contingent en l'homme).

La mathématique
héritée des Grecs relève du nécessaire et de l'éternel. Figures et Nombres ne peuvent être autrement qu'ils ne sont, et ne peuvent ni venir à être ni cesser d'être – étant comme ils sont, de toute éternité. La nécessité des démonstrations est connaturelle à la nécessité en soi. Le chemin qui part des principes et des axiomes pour parvenir aux conclusions est pour l'âme la figure la plus adéquate du nécessaire.

A l'inverse, l'empirique dans ce qu'il a de divers ne cesse de venir à être ou de cesser d'être, étant incessamment autre qu'il n'est. Il est rebelle à la mathématique. Si elle peut saisir quoi que ce soit dans ce divers, ce sera l'identique à soi et l'éternel – le Même : certains objets supposés des êtres éternels – ainsi les corps célestes, certains sens émanant de l'âme – ainsi le regard, ou quelque étincelle d'éternité recelée en chaque étant
: l'Idée. Certains Anciens ont pu définir les Idées par les Nombres, voie d'accès au Même, indépendamment des calculs qu'ils permettent.

Plus fondamentale encore que le Nombre, la nécessité dans les démonstrations. L'epistèmè grecque est fondée sur elles ; la mathématicité n'en est que la conséquence. Elles tirent de principes et d'axiomes des conclusions conformes aux règles du raisonnement, tout en respectant les apparences phénoménales. Or, la mathématique propose le type le plus pur d'une démonstration :

  • (a) le principe de l'unicité de l'objet et de l'homogénéité du domaine : toutes les propositions de la science doivent concerner les éléments d'un même domaine et se rapporter à un objet unique ;


 

  • (b) le principe du minimum et du maximum : les propositions de la science sont soit des théorèmes soit des axiomes ; un nombre maximal de théorèmes doit être déduit d'un nombre minimal d'axiomes, exprimés par un nombre minimal de concepts primitifs ;


 

  • (c) le principe de l'évidence : tous les axiomes et concepts primitifs doivent être évidents, ce qui dispense de les démontrer et de les définir.


La mathématique est souveraine parce qu'elle propose le type le plus pur de la démonstration ; les êtres dont elle traite, nombres ou figures, se tiennent au plus près de l'éternel et du parfait. Elle est donc le paradigme formel de l'epistèmè. Elle l'est dans la mesure où elle n'est pas l'epistèmè suprême. Son objet n'est pas l'objet suprême, mais, maximalement dépouillé de substance sensible, il ressemble maximalement à l'objet suprême. La seule science pleine et entière est celle qui, conforme au paradigme mathématique, porte sur cet objet, le plus nécessaire, le plus parfait et le plus éternel, qui est au-dessus et au-delà de toute mathématique : à savoir Dieu. Le Nombre peut y donner le meilleur des accès, mais le Nombre n'est pas Dieu. La mathématique, à l'instant même où elle établit son règne, fait allusion
à ce qu'elle n'est pas : un Être suprême.

La possibilité de la science en l'homme naît de ce qui en lui l'apparente au nécessaire et à l'éternel : l'âme. Le corps, qui marque l'homme du contingent et du passager, est parfois allusion, et obstacle partout ailleurs. Un filtrage est dès lors requis ; y mènent les voies de la pureté. Il n'y a d'epistèmè accomplie que pour un être doté d'une âme et d'un corps soumis aux exercices appropriés.

Parvenu au terme des exercices, le sachant reconnaîtra que la nécessité logique dans la science même n'est que la marque qu'imprime dans le discours la nécessité de l'être de chaque étant. Quand
Aristote définit le syllogisme – le raisonnement –, il fait écho au Timée, qui noue la pensée réglée au décours des corps célestes. L'Académie et le Lycée attestent le mouvement propre de l'epistèmè antique, telle que la supposent le théorème de Koyré et le doctrinal de science. La nécessité dans les logoi est le point où s'accomplit, dans la science, la ressemblance entre l'être nécessaire de l'étant et l'être nécessaire du sachant ; réciproquement, la science n'est que l'accomplissement de cette ressemblance qui, par les voies de l'âme épurée, unit l'homme doté d'un corps à l'Être suprême, incorporel : il n'y a de science que du nécessaire. La poursuite de la ressemblance au point du nécessaire constitue le moteur premier du savoir.

La péripétie galiléenne s'éclaire par contraste :

 – premièrement, la mathématique, dans la science, peut épeler tout l'empirique, sans égard à aucune hiérarchie de l'être allant du moins parfait – rebelle au Nombre, au plus parfait – presque intégralement nombrable ;

 – deuxièmement, la mathématique intervient par ce qu'elle a de littéral, c'est-à-dire par le calcul, plutôt que par la démonstration ;

 – troisièmement, la mathématique épelle l'empirique comme tel, en ce qu'il a de passager, de non parfait, d'opaque.

On comprend alors que la science s'articule à la technique.

Le monde antique a connu la technique, mais ne la lie pas à l'epistèmè. On dispose de deux couples : technèlepistèmè, theoria/praxis. L'univers moderne les superpose. Dans le monde antique, ils n'ont aucune raison de se superposer exactement. Dans le système grec, il y a une part de theoria dans la technè et une part de praxis dans l'epistèmè : Socrate interroge les artisans pour leur faire dégager le noyau de theoria dont ils sont les supports ; les supports de l'epistèmè doivent aussi agir purement – science liée à la conscience, comme gouvernant les actions.


Rupture moderne : la mathématique cesse d'avoir partie liée à l'éternel. Les étants
mathématisables ne sont plus supposés éternels ni parfaits. De même, il se peut toujours que la nécessité des démonstrations mathématiques soit supposée exposer la nécessité de l'Être, mais cela ne vaudra pas pour l'usage qui en est fait dans la science.


Les nombres ne fonctionnent plus comme Nombres, clés d'or du Même, mais comme lettres, et doivent saisir le divers en ce qu'il a d'incessamment autre. L'empirique est littéralisable en tant qu'empirique ; la littéralisation n'est pas idéalisation.

La péripétie n'est pas que la science moderne devienne mathématique ; à certains égards, la science moderne l'est moins que la science antique. Il faut la dire mathématisée. Le ressort premier est le nombre, comme lettre, et donc le calcul – non la bonne forme logique des démonstrations. À la mathématicité de la science grecque, qui n'est pas mathématisation, concourt ce qui fait que le Nombre soit un accès au Même en soi, le logos en tant que démonstration nécessaire.


Or, le détour par l'epistèmè est aussi l'un des moments les plus importants du dispositif lacanien. La psychanalyse est liée à l'émergence de l'univers moderne, mais le doctrinal de science recèle également une condition négative : la disparition de la science antique. Il y a quelque chose dans l'epistèmè qui peut empêcher la psychanalyse ; comprendre l'epistèmè, c'est aussi comprendre la psychanalyse par une relation d'exclusion mutuelle.


Si l'epistèmè est une figure historique, la compréhension de la psychanalyse est historiciste. Or, l'histoire, pour Lacan, est fallacieuse. Le doctrinal de science est-il alors fallacieux ? L'hypothèse du sujet de la science, qui noue la psychanalyse à la science moderne, est-elle une apparence à détruire ?


5. Que l'historicisme n'est pas nécessaire


La pertinence de la figure de l'epistémé à l'égard de la psychanalyse ne relève pas de la remémoration, mais du présent, elle relève d'une logique. Cette figure a des caractéristiques distinctives appuyées sur des témoignages d'archives. Mais ceci n'a rien de principiel. Il suffit que la figure soit consistante et réponde à des discours effectuables. Il n'est pas nécessaire que l'Antiquité n'ait connu que cette figure, ni qu'elle ne soit attestée que durant cette période. De même géographiquement : hors de l'Occident un discours conforme au doctrinal de science semble ne s'être nulle part déployé. Mais ceci n'est pas indispensable à Lacan. 

Dans le dispositif de Lacan, l'epistêmê est plus une figure structurale qu'une entité historique, caractérisée par un ensemble de thèses, non par des datations. Les thèses définitoires roulent sur le statut de la mathématique et sur la relation du contingent passager à l'éternel nécessaire.


Or dans les figures de la science idéale subsistent encore aujourd'hui les traits de la démonstration euclidienne. Des discours récents se réclament d'une épistémologie du minimum et du maximum, qui est grecque. L'âme est, soutient Lacan, intimement corrélée à l'epistémé, or elle est récurrente dans les propos les plus quotidiens. Le discours courant de la démocratie civilisée trouve dans l'âme son tuf le plus solide. Dans les religions, le spirituel, l'humanitaire, le politique, on discerne le dispositif du Même, venu des Anciens.

La demande la plus insistante adressée à La science, toute moderne qu'elle soit, est qu'elle éclaire les consciences, qu'au grand savant revienne une magistrature morale. C'est ce qu'on appelle, d'un nom grec lui aussi, l'éthique. Or si l'éthique existe, la science n'a rien à en dire et sans doute rien à en faire.


En termes historicistes on peut dire comme Gramsci : l'homme moderne n'est jamais contemporain de lui-même (« nous sommes anachroniques dans notre propre temps »). Mais Lacan est plus radical, plus freudien.


Freud mentionne trois « blessures que la science a infligées au naïf amour de soi (
Eigenliebe) de l'humanité » : Copernic par la mise en cause du géocentrisme, Darwin et Wallace par la sélection naturelle, et la psychanalyse. Au-delà du détail historique (Lacan privilégiait Kepler aux dépens de Copernic), la thèse de fond est : il y a un anticopernicianisme récurrent ; il est lié au Moi.


Le terme d'Eigenliebe dont use Freud peut être ramené à son noyau matériel, le Moi. Or, le Moi est de structure parce qu'il est le nom de la fonction d'imaginaire, que touche la cosmologie moderne. L'héliocentrisme de Copernic installe la dysharmonie entre le centre géométrique du système planétaire et le centre d'observation humain ; Kepler promeut, aux dépens du cercle à centre unique, l'ellipse à deux foyers, dont l'un est vide. Dans les deux cas, la bonne forme du cercle, où tout centre coïncide avec tout centre, le cède à une mauvaise forme.


L'anticopernicianisme est de structure, parce que le Moi et l'imaginaire privilégient toute bonne forme. L'epistémé comme figure historique a disparu, mais certains de ses traits demeurent, parce que le Moi demeure.


De là les propositions suivantes, qui se tirent à la fois de Freud et de Lacan :

  • 'le Moi a horreur de la science' ;
  • 'le Moi a horreur de la lettre comme telle' ;
  • 'le Moi et l'imaginaire sont gestaltistes' ;
  • 'la science et la lettre sont indifférentes aux bonnes formes'
  • 'l'imaginaire comme tel est radicalement étranger à la science moderne' ;
  • 'la science moderne, en tant que littérale, dissout l'imaginaire'.


 

On peut désormais évaluer chez Lacan le vocabulaire de la périodisation et le vocabulaire des mises en relation massives. Au moyen de ces deux vocabulaires, les "habiles" répondent à la question "pourquoi Lacan requiert une théorie de la science" par des thèses historisantes : 'l'émergence de la science galiléenne a rendu possible la psychanalyse' ou 'la psychanalyse ne se conçoit pas sans la suturation qu'opère la science moderne à l'égard du sujet' ou 'la psychanalyse ne saurait se déployer que dans l'univers infini de la science', etc. Ces réponses ne signifient rien ; elles ne font que réitérer la question sous une autre forme.


Il ne faut pas se laisser prendre au Lacan des mises en relation massives ; c'est un Lacan de la conversation savante et de la protreptique, mais ce n'est pas un Lacan du savoir.


La périodisation a une fonction précise : rompre pour la psychanalyse la pertinence du couple idéal de la science/science idéale. Milner avance ceci :

  • Freud avait dû, pour frayer la psychanalyse dans une conjoncture dominée par l'idéalisme philosophique, s'appuyer sur le scientisme de l'idéal de la science ; le prix à payer était le scientisme de la science idéale.
  • Dans une conjoncture où les institutions psychanalytiques s'étaient laissé dominer par le scientisme de la science idéale, Lacan devait, pour frayer la psychanalyse, relativiser et nominaliser ; le prix à payer était le discours périodiste.

Dans les deux cas, il s'agit d'assurer une fonction semblable, qui relève de la protreptique. Or il convient, si l'on veut accéder au noyau de savoir, de le rendre logiquement indépendant de toute protreptique, donc des successions et des simultanéités chronologiques.

Lacan se dégage du roman historique. Dès que le langage périodisant a accompli son effet, il s'emploie à épurer la théorie de la coupure.


Telle est la fonction de la théorie des discours à partir de 1969 : mettre au jour les propriétés d'un discours en général et manifester que l'hétérogénéité et la multiplicité y sont intrinsèques. Elles ne sont pas simplement les effets de périodes et d'époques extrinsèques aux discours. Elles ne se projettent pas simplement sur l'axe des successions.


Par une doctrine de la pluralité des places, de la pluralité des termes, de la différence entre propriétés de place et propriétés de termes, de la mutabilité des termes relativement aux places, on obtient une articulation non chronologique et non successive du concept de coupure.


L'émergence d'un discours nouveau, le passage d'un discours à un autre peuvent faire événement et ces événements sont un objet que les historiens s'attachent à saisir comme chronologie. Mais ils ne sont pas ce que les historiens en disent. Toute histoire ressortit à la fallace et la première adultération réside justement dans l'homogénéisation minimale que suppose la sériation temporelle.


La théorie des discours étant une littéralisation des places et des termes, la coupure est le pointage d'un impossible littéral. Impossible qu'un système de lettres en soit un autre ; impossible pour lui de passer sans bouleversements à un autre système de lettres. Il n'y a pas de transformation interne à un système ; toute transformation est passage d'un système à un autre.

Un discours ainsi défini n'est rien d'autre qu'un ensemble de règles de synonymie et de non-synonymie. Deux discours seront différents l'un de l'autre quand leurs règles définitoires sont différentes :


'dire qu'il y a coupure entre deux discours, c'est seulement dire qu'aucune des propositions de l'un n'est synonyme d'aucune des propositions de l'autre'.


Il ne peut donc y avoir de synonymies qu'à l'intérieur d'un même discours ; entre discours différents les seules ressemblances possibles relèvent de l'homonymie. La notion de coupure et la notion de discours se coappartiennent entièrement : entre deux discours réellement différents, il n'y a d'autre relation que de coupure, mais la coupure n'est que le nom de leur différence réelle. Conclusion :

'une coupure n'est pas fondamentalement chronologique'.


En généralisant :


'la théorie des discours est une antihistoire'.


De là vient que synchronie ne signifie pas contemporanéité. Qu'entre des propos de même datation, qu'au sein du même propos, il y ait non-synchronie, cela se conçoit alors aisément. De même, le passage d'un discours à un autre n'induit pas des successions univoques ; des propos synchrones de l'epistémé peuvent succéder, dans le temps, à des propos synchrones de la science et l'inverse. La doctrine non chronologique de la coupure implique qu'une succession n'est jamais qu'imaginaire. Il n'y a pas de dernière instance réelle qui légitime les ordres sériels.


La lecture historisante du doctrinal de science n'est nécessaire qu'à des fins protreptiques ; elle est radicalement insuffisante pour la construction d'un savoir. Il convient donc d'énoncer les traits structuraux et intrinsèques de la science galiléenne. C'est un souci de Koyré lui-même. Lacan a fait usage de ses thèses, et en a émis d'autres qui les complètent.


6. Littéralité et contingence (encore à condenser davantage)


On peut épurer la lecture de Koyré que propose le doctrinal lacanien en éliminant les opérateurs historisants.


Les discriminants de Koyré combinent la mathématicité et l'empiricité, regroupent la theoria et la praxis, l'epistémé et la techné. On peut résumer cela en une seule opération en recourant à l'épistémologie de Popper.


"Discriminant de Popper" : une proposition de la science doit être réfutable, Or, elle ne le peut que si sa négation n'est pas logiquement contradictoire ou matériellement invalidée par une observation simple. Son référent doit pouvoir – logiquement ou matériellement – être autre qu'il n'est. C'est la contingence. Seule une proposition contingente est réfutable ; il n'y a de science que du contingent.


Réciproquement, tout contingent est saisissable par la science – tant théorique qu'appliquée. L'ensemble des contingents que la science saisit, en théorie et en pratique, c'est l'univers.


Tel est le dispositif où s'inscrit Lacan. Par le contingent, le discriminant chronologique de Koyré et le discriminant structural de Popper se laissent combiner. Le doctrinal de science repose sur un lemme caché :


'le discriminant de Koyré et le discriminant de Popper sont synonymes, à condition qu'on les saisisse du point de la contingence'.


Première conséquence : le théorème de Koyré n'est pas une proposition historique ; si la psychanalyse dépend de lui, ce n'est pas pour des raisons d'histoire ni de chronologie.


Seconde conséquence : l'équation des sujets se récrit comme suit :


'le sujet sur quoi opère la psychanalyse, étant un corrélat de la science moderne, est un corrélat du contingent'.


Dans cette réécriture, Popper est nécessaire à Lacan. C'est bien le mot de contingent que Lacan saisit chez Kojève et Koyré. Dans la chaîne de raisons qui mène de leurs propositions à une telle mise en avant de la contingence, il est légitime de restituer le chaînon manquant.

Si l'on s'en tient à ce que Lacan pouvait explicitement penser, on évoquera ici Mallarmé. Si le propre de la lettre moderne consiste à saisir le contingent en tant que contingent, la première devise de l'âge de la science s'énonce : jamais aucune lettre n'abolira le hasard. Et la seconde énonce : toute lettre est un coup de dés.


La lettre est comme elle est, sans aucune raison d'être comme elle est, ni de raison d'être autre qu'elle n'est. Si elle était autre, elle serait seulement une autre lettre. Dès l'instant qu'elle est, elle demeure et ne change pas. Un discours peut non pas la changer, mais changer de lettre. Par un tour propre à tromper, la lettre revêt des traits d'immutabilité, homomorphes de ceux de l'idée éternelle. L'immutabilité du contingent n'a rien à faire avec l'immutabilité du nécessaire, mais l'homomorphie imaginaire demeure.


La captation du divers, en tant que contingent, par la lettre lui donne les traits imaginaires du nécessaire, " la nécessité des lois de la science". Elle ressemble d'autant plus à la nécessité de l'Être suprême qu'elle n'a rien à voir avec elle. La structure de la science moderne repose tout entière sur la contingence. La nécessité matérielle des lois est la cicatrice de cette contingence.


L'instant d'un éclair, chaque point de chaque référent de chaque proposition de la science apparaît comme pouvant être infiniment contingent, d'une infinité de points de vue ; l'instant ultérieur, la lettre l'a fixé comme il est et comme ne pouvant être contingent, sauf à changer de lettre. Manifester qu'un point de l'univers est comme il est, requiert que soient lancés les dés d'un univers possible où ce point serait autre qu'il n'est.


L'intervalle de temps où les dés sont en l'air est "l'émergence du sujet", lequel n'est pas le lanceur (qui n'existe pas), mais les dés en suspension eux-mêmes. Dans ces possibles mutuellement exclusifs, éclate à l'instant ultérieur où les dés retombent, l'impossible : impossible, une fois retombés, qu'ils portent un autre nombre sur leur face lisible. L'impossible ne se disjoint pas de la contingence, mais en constitue le noyau réel.

La science ne permet pas de passer de l'antérieur à l'ultérieur, ni l'inverse ; dès que la lettre s'est fixée, seule la nécessité demeure et impose l'oubli de la contingence. Lacan nomme suture l'inopportunité du retour du contingent, et forclusion la radicalité de l'oubli. Puisque le sujet est ce qui émerge dans le pas de l'instant antérieur à l'instant ultérieur, suture et forclusion sont nécessairement celles du sujet.

Admettre qu'une proposition contingente et empirique soit mathématisable, c'est déchirer et recoudre les pans de l'immuable et du passager. L'ensemble des points à quoi réfèrent les propositions de la science se nomme l'univers.

  • Chacun de ces points est une oscillation d'infinie variation,
  • une seule variation d'un seul de leurs points rend distincts deux univers possibles,
  • les univers possibles sont en nombre infini,
  • l'univers n'existe pour la science que par ces univers possibles,
  • donc l'univers est nécessairement infini. Infini qualitatif plutôt que quantitatif.

C'est par la contingence que cet infini vient à l'univers, de son intérieur même.  L'univers, comme objet de la science et comme objet contingent, est infini intrinsèquement :


'l'infini de l'univers est la marque de sa contingence radicale'.


C'est donc en lui et non pas hors de lui qu'on doit trouver les marques de cette infinité. La thèse moderne se dira : `la finitude n'existe pas dans l'univers'.


et comme rien n'existe que dans l'univers, elle se dit aussi :

'la finitude n'existe pas'. Car : 'il n'y a rien qui soit hors univers'.


Le sujet n'est pas un hors-univers. Malgré cela, il en est distinct. C'est l'objet de la théorie du sujet, qui a recours à la théorie mathématique de l'interne et de l'externe, à la topologie. On en retient toutes les variantes de l'exclusion interne. Ce sont là des conséquences nécessaires du doctrinal de science, qui doit s'articuler à des hypothèses sur le sujet (sujet de la science) indépendamment de tout historicisme.


Qu'il n'y ait rien hors de l'univers est difficile à imaginer. De là la récurrence des figures du hors-univers, Dieu, l'Homme, le Moi, qu'on excepte de l'univers et qui constituent cet univers en un Tout. Cette propriété d'exception reçoit des noms divers : l'âme, instance en l'homme de ce qui l'apparente à Dieu. Quand l'epistèmè le céda à la science moderne, l'âme fit place à la conscience.

La psychanalyse reprend le problème de l'univers et le résout ainsi : le concept de ce qu'il y a un univers, de ce que rien ne s'en excepte, pas même l'Homme, c'est le concept qui dit non à la conscience, c'est l'inconscient.


Si la conscience et la conscience de soi rassemblent les privilèges de l'homme, comme exception au Tout, la négation dont Freud affecte la conscience frappe d'obsolescence ces privilèges. Ce mouvement atteint aussi l'âme, et en même temps la figure de Dieu, en tant qu'elle serait le hors-univers par excellence. Le logion de Lacan, « Dieu est inconscient » signifie ceci : le nom d'inconscient sténographie l'inexistence de tout hors-univers ; or, le nom de Dieu désigne un tel hors-univers ; le triomphe de l'univers moderne sur les mondes anciens, c'est donc que l'inconscient l'ait emporté même sur Dieu.

Ce logion est articulé à la science moderne et à l'univers. La science requiert l'univers, qui frappe d'impossible tout hors-univers : cela se sténographie du seul mot d'inconscient, par quoi sont athétisés du même coup l'âme et Dieu. Un système de propositions visant l'inconscient ne peut s'accomplir que dans la science moderne et l'univers qu'elle fonde. Rabelais : "science sans conscience", et, pour cette seule raison, "ruine de l'âme". La science n'est accomplie qu'en se faisant la science de ce qu'il n'y a pas de conscience et pas d'âme.

Comme l'affirmait Freud, la psychanalyse blesse le Moi et c'est cela qui l'apparente à Copernic, à la science moderne. Le narcissisme se ramène toujours à une demande d'exception pour soi-même - et réciproquement. L'hypothèse de l'inconscient n'est qu'une manière d'affirmer l'inexistence de telles exceptions ; elle n'est qu'une affirmation de l'univers de la science. L'inconscient accomplit ainsi le programme que redoutait Rabelais, mais se révèle aussi assumer les fonctions de l'infini.

Les deux mots ont même structure. L'infini est ce qui dit non à l'exception de la finitude ; l'inconscient est ce qui dit non à la conscience de soi comme privilège. L'infini est premier et positif, le fini est second et s'obtient par un prélèvement ; de même, l'inconscient explique le conscient, et non pas l'inverse. Il sténographie une affirmation et non pas une limitation. Cependant la négation (in-) a ses vertus :

Dans l'univers moderne, il n'y a pas distinction domaniale entre le fini et l'infini, mais l'infini parasite incessamment le fini : tout fini, pour la science, se pose d'abord comme ayant pu être infiniment autre qu'il n'est. Parallèlement, dans la psychanalyse, l'inconscient parasite incessamment le conscient : il le manifeste comme pouvant être autre qu'il n'est, et c'est à ce prix seulement qu'il établit en quoi il ne peut justement pas être autre. Le préfixe négatif est seulement le sceau de ce parasitisme.

La psychanalyse est une doctrine de l'univers infini et contingent. Ainsi s'éclaire sa doctrine de la mort et de la sexualité.

Aux yeux de la plupart la mort est la marque même de la finitude. Mais pour le lemme moderne, la finitude n'existe pas, et la psychanalyse suit ce lemme. Elle en donne une version spécifique :

'en tant qu'elle est une marque de finitude, la mort n'est rien dans l'analyse', ou :

'la mort ne compte dans l'analyse qu'en tant qu'elle est une marque d'infinité', ou :

'la mort n'est rien, sinon l'objet d'une pulsion'. Tel est le fondement du concept de pulsion de mort.

On en conclura :

  • que le mot de mort est un foyer d'homonymies entre fini et infini,
  • qu'est incompatible avec la possibilité de la psychanalyse toute philosophie où la mort compte en tant que marque de la finitude.
  • une conclusion particulière : si la philosophie de Heidegger est de celles-là, si l'être pour la mort est être pour la finitude, alors la doctrine de Lacan, en tant que doctrine de la psychanalyse, est antinomique de la philosophie de Heidegger – et réciproquement.

La psychanalyse a affaire à la sexualité, mais pourquoi et en quoi ? La sexualité existe empiriquement, mais il n'est pas trivial qu'elle existe. Il semble devenu insupportable aujourd'hui que la question soit posée. Même si la sexualité existe comme on dit qu'elle existe, il n'est pas évident que la psychanalyse en parle directement. Des esprits cultivés – Jung était tout sauf ignorant – l'ont nié.

Milner avance que la sexualité, pour la psychanalyse, est le lieu de la contingence infinie dans les corps.

  • Qu'il y ait de la sexuation, plutôt que pas, c'est contingent.
  • Qu'il y ait deux sexes plutôt qu'un ou plusieurs, c'est contingent.
  • Qu'on soit d'un côté ou de l'autre, c'est contingent.
  • Qu'à une sexuation soient attachés tels caractères somatiques, c'est contingent.
  • Que lui soient attachés tels caractères culturels, c'est contingent.
  • Parce que c'est contingent, cela touche l'infini.

Quelque chose en est littéralisable, puisque les noms d'homme et de femme sont une manière de se compter au sein d'un ensemble totalisable et ouvert, et puisqu'à ce décompte répond un certain type de logique. Le Temps logique et l'Assertion de certitude anticipée (1945) l'appelle logique collective et en propose une version dialectique ; elle se retrouve formalisée en un style quasi russellien dans les écritures de L'Étourdit. Les écritures sexuelles concernent un Tout infini, en tant qu'il est affecté par l'existence ou l'inexistence d'une limite.

L'inconscient freudien en tant que sexuel pourrait être autre qu'il n'est ; dès l'instant qu'il est comme il est, la lettre énonce que désormais il ne peut être autre qu'il n'est. Par ailleurs  l'inconscient est l'infini. En lui se croisent donc l'infini et le contingent. Or, la sexualité elle aussi est parasitée de l'infini : du fait de la pulsion de mort, de la jouissance, de la contingence, des chicanes du Tout.

La réversibilité est entière :


  • l'inconscient est la prise de l'univers infini sur la pensée de l'être parlant, mais en tant que tel il ne peut être que sexuel ;
  • la sexualité est la prise de l'univers infini sur le corps de l'être parlant, mais en tant que telle elle ne peut être qu'inconsciente.

On retrouve la science moderne. La psychanalyse ne peut s'autoriser du doctrinal de science qu'à la condition de s'appuyer sur la sexuation comme phénomène et sur la sexualité comme région de réalité où ce phénomène se donne à saisir. Le doctrinal de science, en retour, n'est qu'un autre nom de la sexuation comme coup de dés, c'est-à-dire comme lettre.



[ A suivre ici ]


On consultera avec intérêt le texte suivant :SCIENCE > Sujet (http://psychanalyse-non-psychanalyse.blogspot.com/2009/01/science-sujet.html)

sur le site Psychanalyse et Non-Psychanalyse

 

 


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Mots-clé : linguistique, analyse de discours, métaphore, psychanalyse, Lacan, psychologie, psychologie sociale, psychose, paranoïa, schizophrénie, rhétorique, argumentation, épistémologie, poésie, littérature, Baudelaire, traduction, malentendu, expressions figées, Jean-Claude Milner, Schreber, machina subjectiva.

Keywords : linguistics, "discourse analysis", metaphor, psychoanalysis, Lacan, psychology, social psychology, psychosis, paranoia, schizophrenia, rhetorics, argumentation, epistemology, poetry, litterature, Baudelaire, translation, misunderstanding, frozen expressions, Jean-Claude Milner, Schreber, machina subjectiva

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