Inconscient et langage

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Jean-Jacques Pinto

Publications et recherches de Jean-Jacques Pinto sur les relations entre inconscient et langage, ainsi qu'entre psychanalyse et linguistique.

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Métaphore et connaissance (suite)

Par Jean-Jacques Pinto :: 19/10/2008 à 23:34 :: Epistémologie


(4) Les formes « hyperlongues » :


« Toutes les cultures ont des mythes et les gens ne peuvent vivre sans mythes, pas plus qu’ils ne peuvent vivre sans métaphores … Certains d’entre nous tentent même de mener leur vie entière selon l’un ou l’autre mythe », remarquent Lakoff et Johnson.


De fait, nous pouvons considérer une biographie comme un texte qui argumente, en la répétant, en faveur d'une des identifications décrites plus haut. Les « subcultures » ne seraient autres que les lectes identificatoires. Nous décrivons des combinaisons temporelles des séries, les « parlers », désignés par deux majuscules qui indiquent la succession des séries qui les composent au cours de la biographie. On peut distinguer, sans que cette liste soit limitative :


• Un parler « I -> I » conservateur, passéiste, prudent et vertueux, qui commence « bien » et finit « bien », corrélé sur le plan clinique à la personnalité « obsessionnelle »…

• Un parler « E -> E » iconoclaste, auto et hétérodestructeur, qui commence « mal » et finit « mal », corrélé aux formes « graves » de l’identification « hystérique »…

• Un parler « E -> I » « constructeur », parler de la rédemption, du rachat, de la réparation, qui commence « mal » et finit « bien »… Cette biographie en deux étapes, sans corrélat clinique répertorié, semble résulter d'un jugement en deux temps du parent, qui rejette au début un enfant non conforme à son attente, puis « se fait une raison », s'en accommode, et remédie au « défaut » naturel par l'éducation, la « formation », la « construction de la personnalité de l'enfant »…

• Un parler « I ou E » hésitant et paradoxal, en rapport avec la personnalité « phobique », résultant de l'hésitation parentale ("je le garde ou je le jette ?"), et marqué par l'alternance rapide, voire la juxtaposition dans le discours (oxymore), de termes des deux séries. Il rend compte de certains aspects des solutions de type « troisième voie »…


Chaque parler peut prétendre à l'universel dans sa vision du monde : l'homme (ou la métaphore!) est, selon les versions, fondamentalement bon (Parler I -> I), radicalement mauvais (Parler E -> E), toujours perfectible (Parler E -> I), ou mi-ange mi-bête (Parler I ou E).


La genèse des séries et parlers donne tout leur sens à ces propos de Lakoff et Johnson : « une métaphore peut être un guide pour l’action future … En ce sens, les métaphores peuvent être des prophéties qui engendrent leur propre accomplissement »…


• Ces hypothèses trouvent des applications :


— En sémantique : il existe, en rapport avec la genèse des identifications, des universaux de la subjectivité et du fantasme, dépassant le style d'un auteur, les langues, les époques, distincts des universaux cognitifs, et permettant une certaine prévisibilité dans la sémantique des figures.


— En rhétorique : on est fait par son parent l'avocat d'un type d'identification, on est voué à une sorte de plaidoyer lexical. Entendre « son » lecte ou le lecte opposé entraîne adhésion ou opposition, consensus ou conflit. Les séries apparaissent donc comme des paradigmes métaphoriques à valeur argumentative, où l’on peut puiser pour argumenter sans recourir au raisonnement.


Si la langue peut fonctionner sur un mode fantasmatique ou sur un mode cognitif, l’étude de l'alternance ou de l'intrication de ces modes dans l'argumentation s’impose. Nous distinguerons plus loin métaphores fantasmatiques et métaphores cognitives.


— Dans les sciences humaines en général :

« Les métaphores peuvent créer des réalités, en particulier des réalités sociales » disent Lakoff et Johnson, rejoignant Brunetto Latini (Le Livre du Trésor) : « Tuilles [Marcus Tullius Cicéron] dit que la plus haute science de cités gouverner, c'est rhétorique, c'est-à-dire la science du parler; car si parlure ne fût, cité ne serait, ni nul établissement de justice ni d'humaine compagnie »…


c) Nous pouvons maintenant proposer un dépassement des oppositions par leur négation simultanée, tout en dégageant l’autonomie du langage.


On décrit en logique propositionnelle un connecteur binaire (opérant sur deux propositions p et q) qui exprime le rejet (encore appelé négation simultanée ou négation connexe) : il prend la valeur vrai quand p et q sont fausses à la fois, et la valeur faux dans tous les autres cas, et nous semble tout à fait approprié pour signifier notre « ni l’un, ni l’autre »…

Aux dichotomies plus ou moins superposables :

subjectif / objectif

irrationnel / rationnel

imaginaire / réel

métaphore / non métaphore

sciences « humaines » / sciences « exactes » (seraient-elles « inhumaines » ?!),

nous substituerons le ternaire « réel, symbolique, imaginaire », pour dégager l’autonomie du langage, du symbolique, qui est, pour manier l’oxymore, la matrice « objective » du « subjectif » (par la grammaire potentielle du fantasme), l’« objectif » au cœur du « subjectif », l’« inhumain » au cœur de l’« humain », avec ses trois régimes de fonctionnement : cognitif (réputé « objectif »), fantasmatique (réputé « subjectif »), littéral (décrit ci-dessous).


d) Qu’en est-il dès lors de « la capacité de la métaphore à produire de la connaissance » ?


La ligne de partage quant à la fonction cognitive, avons-nous annoncé, ne passe pas selon nous entre métaphore et non-métaphore, mais entre langue entitaire et lettre non-entitaire. Nous renverrons donc dos à dos la langue non métaphorique et la langue métaphorique, qui supposent toutes deux des entités, des totalités.


Lakoff et Johnson font la constatation suivante : « Comprendre nos expériences en termes d’objets et de substances nous permet de choisir les éléments de cette expérience et de les traiter comme des entités discrètes ou des substances uniformes. Une fois que nous pouvons identifier nos expériences comme des entités ou des substances, nous pouvons y faire référence, les catégoriser, les grouper et les quantifier — et par ce moyen les prendre pour objets de nos raisonnements … Quand les objets ne sont pas clairement discrets ou limités, nous les catégorisons néanmoins comme tels… Cette façon de considérer les phénomènes physiques est nécessaire pour atteindre certains buts que nous poursuivons… les hommes ont besoin pour appréhender le monde d’imposer aux phénomènes physiques des limites artificielles qui les rendent aussi discrets que nous, c’est-à-dire en font des entités limitées par une surface »…


• Sur le plan linguistique, la création d’entités n’est pas, comme ils le croient, l’effet de la métaphore (« métaphores ontologiques : manières de percevoir des évènements, des émotions, des idées, etc., comme des entités ou des substances »), mais au contraire sa condition préalable : la simple énonciation d’un substantif suffit à créer une entité dont l’existence reste à prouver.


En schématisant (pour les métaphores nominales) : l’énonciation des substantifs est la condition préalable au transfert (en grec : metaphora) d’adjectifs d'un substantif à l'autre.


• Rattachons la notion d’entité, d’être, de « tout » à son support logique, la section de prédicat :


Si à un sujet (par exemple : « le ciel ») je réunis par la copule (le verbe « être ») divers prédicats (par exemple : « bleu, gris, couvert, découvert »), la section de prédicat consiste à affirmer que l’énoncé « le ciel est » a un sens, donc à supposer que si je sectionne les prédicats inessentiels, accessoires, il demeure un noyau indissoluble de prédicats essentiels qui constituent la substance ou l’être du ciel, lequel subsiste indépendamment des accidents qui l’affectent (bleu, gris, couvert, etc.).


En schématisant : la supposition d’existence des substances est la condition préalable au transfert des accidents.


Il y a donc continuité du métaphorique et du non métaphorique du point de vue des entités que suppose la section de prédicat : la possibilité même de constituer et de comparer des listes de prédicats est conditionnée par la supposition de l’entité, de l’être.


• Examinons à présent comment se situent par rapport à la description du réel les énoncés entitaires (ceux qui supposent des entités), métaphoriques ou non, et les énoncés non entitaires.


Du côté de la supposition entitaire (du « tout ») on rencontre:


(1) Les métaphores fantasmatiques :


Elles ne sauraient rien dire sur le réel, car comme nous l’avons vu dans notre résumé sur les séries fantasmatiques, elles sont triplement décalées:


— quant au sujet et à l’objet (comme on dit « il y a erreur sur la personne »): ce qu’on prend pour le discours figuré du sujet connaissant sur le monde, résultant de son expérience, est en fait le discours des parents sur celui qui est devenu l’adulte commentant le monde;


— quant au temps: inactuelles, anachroniques, elles sont la répétition du discours de la génération précédente;


— quant à leur contenu sémantique : inappropriées, elles mettent en jeu les sèmes issus de la réaction du parent « lorsque l’enfant paraît », et des conduites qu’il envisage envers l’enfant, et non les sèmes issus des propriétés de tel objet observé ici et maintenant : « les métaphores ne donnent pas une forme au monde mais aux idées humaines et à la première de toutes, l’idée de soi » (Demonet, 1985).


Ceci rend caduque l’hypothèse expérientialiste. La « rationalité ordinaire … imaginative par nature » de Lakoff et Johnson n’est en fait que la réalité psychique, organisée autour du fantasme, donc soustraite à l’expérience et rebelle à elle.


Nous dirons donc de ces métaphores qu’elles sont la « clarté aveuglante », le mirage qui montre quelque chose — de l’être — là où il n’y a rien (« le vide », dit Molino), la fausse évidence du bon sens qui « crève les yeux » et rend de ce fait aveugle au réel. Elles viennent non pas créer (comme le croient Lakoff et Johnson) mais seulement étoffer, en la caractérisant, une entité inexistante — par exemple l’esprit —, comme si on pouvait étayer l’existence de l’être, remplir ce tonneau des Danaïdes, en le « bourrant de prédicats ». Elles sont donc au service de la croyance à l’être.


(2) Les métaphores cognitives:


La métaphore de la « dé-couverte » scientifique place le réel sous le signe du couvert, du caché, de l’obscur; la vérité est un dévoilement: a-léthéia. Pour les défenseurs des métaphores cognitives, celles-ci seraient donc des lueurs (d’intelligence ?) dans la nuit, en attendant que la théorisation et la formalisation apportent un meilleur éclairage.


Nous voyons là un contresens. En effet, si nous restons dans la métaphore optique, le réel, loin d’être obscur, pourrait être dit « lumineux » : de même que la lumière blanche contient « toutes » les radiations, le réel se laisse décrire par/comme une combinatoire virtuellement infinie de paramètres, une syntaxe « vide » faite de purs adjectifs où se dissolvent l’être et toute entité/substance en général: il apporte un démenti à leur existence. « A parler strict, et la science nous le confirme chaque jour, l’objet n’existe pas: nous convenons d’appeler ainsi un faisceau de phénomènes formant un tout à un certain niveau d’observation » (Groupe µ, 1982).


« La négation nous place devant le vide », dit Jean Molino (Molino, 1979a), « comment le remplir sinon par d’autres analogies, d’autres modèles? »,. En fait ce « vide » est déjà « rempli », peuplé non d’entités perceptibles, mais de qualités et d’im-perceptible (les relations entre paramètres que gérent « les lois du réel »).


Si l’on veut relier les deux métaphores du « lumineux » et du « vide », on dira que la lumière combinatoire révèle le vide identitaire. En effet le démenti qu’apporte le réel à l’existence de l’être vient heurter de plein fouet la croyance à l’identité psychique, cas particulier de croyance à l’entité (mais on pourrait en fait renverser la perspective et dire que c’est ce cas particulier qui conditionne la croyance générale). Jean-Claude Milner le formule ainsi à propos des rapports entre science et psychanalyse (Milner, 1990) :


« L’infini qualitatif de l’univers tient à ceci qu’on ne peut y lire la moindre finitude… La conscience s’est posée comme exception dans l’univers : le privilège de la conscience de soi a pour corollaire l’objectivation de l’univers, comme ce dont la conscience se distingue. Freud, avec l’inconscient, dénonce ce prétendu privilège. L’inconscient est fonction de l’infini en tant qu’il contraint la conscience à se reconnaître comme contingente. L’inconscient ce serait l’inexistence de l’exception narcissique. L’« existence » de l’inconscient dit non à la conscience de soi comme privilège … L’homme n’est pas dans l’univers ce qui introduirait une finitude. Il faut le penser dans l’infini de la contingence… Ce que l’homme ne supporte pas, c’est l’univers ». Milner dit contingence là où nous disons combinatoire, sans nous prononcer sur la nature finie ou infinie du réel.


Wittgenstein disait déjà (Granger, 1990) : « l’idéalisme sépare du monde, comme unique réalité, l’être humain; le solipsisme me met à part moi seul; et finalement je vois que j’appartiens aussi au reste du monde, de sorte que, d’une part, il ne reste rien, d’autre part reste comme unique réalité le monde ».


Face à ce réel « lumineux », les métaphores cognitives sont donc non pas la lanterne qui éclairerait un réel obscur, mais le verre fumé avec lequel on regarde le soleil lors d’une éclipse: nous dirions volontiers qu’elles sont l’« obscure clarté … (qui tombe des étoiles) »: contrairement aux précédentes, elles laissent filtrer la « lumière du réel », en l’atténuant et la rendant « aussi faible que celle des étoiles », donc supportable, possible à « regarder en face ». Elles permettent d’accepter les résultats d'un jeu combinatoire inconscient sans paniquer ou devenir fou. Bien que supposant l’être, elles ne sont donc pas à son service. Elles ont une fonction de compromis: elles permettent d’accéder au non-tout en laissant subsister la croyance au tout.


Ainsi la métaphore est un moins sur fond de lumière, et non un plus sur fond d’obscurité. Chanter ses louanges, vanter sa valeur heuristique, c’est « faire de pauvreté vertu », c’est croire que le verre fumé peut éclairer le soleil !


Or, nous dit Le Guern (Le Guern, 1972), « c’est par la métaphore que les mystiques expriment l’inexprimable, qu’ils traduisent en langage ce qui dépasse le langage … Les métaphores du langage religieux présentent cependant un caractère particulier. Dans les métaphores du langage courant, … l’image est choisie parmi les représentations qui comportent à un degré éminent ou particulièrement remarquable l’attribut que l’on désire mettre en valeur … Cette métaphore est donc hyperbolique, comme le sont la plupart des métaphores habituelles. La métaphore du langage religieux, au contraire, s’apparenterait plutôt à la litote … Ce n’est pas autrement qu’il faut comprendre les métaphores bibliques par lesquelles Dieu parle de lui-même. L’image associée n’y a plus la valeur exemplaire qu’elle prend dans les métaphores ordinaires; elle constitue une sorte d’intermédiaire entre la réalité transcendante et indicible que les moyens du langage ne suffisent pas à exprimer et l’expérience quotidienne des réalités humaines ou matérielles ». Il souligne le « caractère atypique de ces métaphores religieuses … ».


Ce que les mystiques disent de Dieu, nous le disons du réel, mais en le transformant radicalement: puisque toute essence ou substance en est absente, il n'est pas question ici de platonisme ni d’idées éternelles) :


une sorte d’intermédiaire: c'est ce que nous appelons « verre fumé », compromis.


la réalité transcendante et indicible: c'est ce que nous appelons réel.


l’expérience quotidienne des réalités humaines ou matérielles: c'est ce que nous appelons réalité psychique, organisée autour du fantasme.


(3) La langue dénotative, non métaphorique:


La description métalinguistique qu’en font tant ses partisans que ses détracteurs est en fait — paradoxe souligné par Molino — tout aussi métaphorique, fantasmatique que son contraire, (description faite en général dans la série B, par exemple: « exact, pur, dur, rigoureux, infaillible »); d’où l’entretien de la polémique, qui est une « guerre de fantasmes » : « Sous les formes les plus diverses, le couple se reforme dans tous les champs du savoir » (Molino, 1979b).


Son contenu en revanche peut tendre vers du non métaphorique: on fait la description d’objets considérés comme des touts, des entités, et de relations entre entités.


Du côté du « non tout » on rencontre le non entitaire littéral, c’est-à-dire la lettre mathématique et logique.


Pour Robert Blanché (Blanché, 1972), « la mathématique ne vise plus les idées par-delà les signes, elle s’en tient aux signes eux-mêmes et à leurs lois de combinaison » . De même pour Jean-Claude Milner (Introduction à une science du langage) : « par mathématisation, nous entendrons ceci: il ne s’agit pas de la quantification (mesure), mais de ce qu’on pourrait appeler le caractère littéral de la mathématique: que l’on use de symboles qu’on peut et doit prendre à la lettre, sans avoir égard à ce qu’éventuellement ils désignent; que l’on use de ces symboles uniquement en vertu de leurs règles propres: on parle volontiers alors de fonctionnement aveugle ».


Ecriture et non langue, cette combinatoire logico-mathématique est donc le fait d’une syntaxe sans sémantique, d'une forme sans contenu, celle qui s'autorise à écrire √-1 sans chercher à y lire la racine carrée d’une surface négative…


Il ne faut évidemment pas confondre le fait que la lettre logico-mathématique ne fonctionne que si elle est reprise d’une occurrence à l’autre comme identique à elle-même avec le fait que son écriture se passe fort bien de la supposition d’existence de la moindre entité ! Cette écriture qui n’use que d’« adjectifs » recourt à un type d’abstraction situé aux antipodes de l’abstraction philosophique par exemple, qui porte sur des « substantifs ».


La distinction entre lettre mathématique et lettre logique est dépassée dans la logique combinatoire de Curry (Blanché, 1968) : « Calcul des propositions, calcul des fonctions prédicatives, calcul des classes, calcul des relations, ont beau être des calculs abstraits, ils retiennent encore quelque chose de leur contenu originel, que révèle précisément la différence des symbolismes où ce contenu se reflète. Si l’on domine ces diversités, on aboutira à une théorie générale des opérations, où la nature concrète de celles-ci est laissée complètement indéterminée. Curry a ainsi édifié une combinatoire, où l’on considère seulement l’"application" d’un symbole de fonction à un symbole d’argument, sans spécifier aucunement la nature des arguments, et sans préciser celle des foncteurs autrement que par leurs propriétés formelles (répétiteurs, permutateurs, etc). Un tel calcul domine non seulement l’ensemble de la logique, mais l’ensemble des disciplines formelles, mathématiques comprises ».Un tel calcul domine non seulement l’ensemble de la logique, mais l’ensemble des disciplines formelles, mathématiques comprises ».


Or les opérateurs de Curry correspondent précisément aux opérations combinatoires élémentaires en linguistique: Jean Molino et Joëlle Gardes-Tamine (Molino et Gardes-Tamine, 1982) remarquent à propos d’adjectio (adjonction), detractio (suppression), transmutatio (permutation), immutatio (combinaison d’adjonction et de suppression): « Il est frappant de constater que les trois premières modifications correspondent exactement aux trois opérations combinatoires qui sont utilisées en syntaxe pour faire varier expérimentalement les structures linguistiques: insertion, effacement et permutation ». La Grammaire Applicative Universelle de Shaumjan et celle de Montague font appel respectivement à la logique de Curry et à la logique de Church, qui lui est équivalente.


Même fonctionnement combinatoire en rhétorique: « La figure est un syndrome, ensemble de traits … Un trait n’est jamais exclusif à la figure qu’il définit … Si l’on considère la totalité des traits nécessaires à la définition des figures (une soixantaine) et les possibilités de leurs arrangements (des millions), on comprend que Lamy ait pu penser: "le nombre des figures est infini" » ).


Et en psychanalyse: « A quoi l’on voit que cet Autre [le réseau des signifiants] n’est rien que le pur sujet de la moderne stratégie des jeux, comme tel parfaitement accessible au calcul de la conjecture, pour autant que le sujet réel, pour y régler le sien, n’a à y tenir aucun compte d’aucune aberration dite subjective au sens commun, c’est-à-dire psychologique, mais de la seule inscription d’une combinatoire dont l’exhaustion serait possible » (Lacan, 1966).


Cette incursion hors des sciences « exactes » nous amène à modifier complètement une certaine image de l’écriture logico-mathématique. Souvent confondue avec la langue entitaire non métaphorique, elle en reçoit les qualifications métalinguistiques: métaphores de la série B, valorisées (« rationnelle, exacte, pure, dure, rigoureuse, infaillible ») ou dévalorisées (« froide, rigide, schématique, réductrice », voire « inhumaine »), ainsi chez Juvet cité par Molino (Molino, 1979) : « C’est dans la surprise (A valorisé) créée par une nouvelle image … qu’il faut voir le plus important élément du progrès des sciences physiques, puisque c’est l’étonnement (A valorisé) qui excite ((A valorisé) la logique, toujours assez froide (B dévalorisé), et qui l’oblige à établir de nouvelles coordinations … ».


L’idée, ou plus précisément le fantasme, que la logique réduit, schématise, appauvrit, stérilise, va alimenter chez les uns le refus de la formalisation en sciences « humaines », exact miroir du fantasme adverse de les coloniser et de les maîtriser par une pseudo-mathématique engluée dans le quantitatif (la statistique). « Le couple se reforme » entre partisans du squelette et de la chair des choses, en vain : car la logique (le mot vient de LOGOS) n’est pas la langue pure, vraie ou rationnelle du mythe objectiviste, elle n’est la « forme » d’aucun « contenu », la « charpente » ou l’« ossature » d’aucune « partie molle » (puisqu’on s’obstine encore à distinguer sciences « dures » et sciences « molles » !).


Le prétendu réductionnisme de la logique vole en éclats devant la constatation inverse : en matière de grammaires universelles, les formalismes logico-algébriques sont tellement puissants que « pour prétendre à une quelconque valeur descriptive, ces théories doivent réduire leur puissance » ! (Rastier, 1988). Tout au contraire du fantasme du « rouleau-compresseur » logique laminant la « richesse » supposée des langues « naturelles », le sémantique et le lexical (le « charnel ») s’introduisent dans « le nombre infini des expressions bien formées » par l’usage de restrictions, de contraintes. Revoici notre verre fumé et notre litote atténuant une combinatoire trop « lumineuse ».


Dans la confusion tenace du savant (au sens de chercheur, d’inventeur) avec l’érudit pédant dont Bachelard nous dépeint l’âme professorale, « toute fière de son dogmatisme, immobile dans sa première abstraction, appuyée pour la vie sur les succès scolaires de sa jeunesse » [cité par (Molino, 1979a)], on persiste à vouloir opposer l’art à la science comme la folie au sérieux, occultant les relations de longue date entre mathématiques et poésie, de Blaise de Vigenère à l’Oulipo (Les cent mille milliards de poèmes …), en passant par Lautréamont et son amour des mathématiques ou Lewis Caroll et son pays des merveilles, sans parler d’autres domaines artistiques (Hofstadter, 1993).


De même, le fantasme d’une formalisation « contraignante » masque le rapport de la logique à la liberté. Carnap pose ainsi le principe de tolérance de la syntaxe: « Notre affaire n’est pas d’édicter des interdictions, mais d’arriver à des conventions… En logique, il n’y a pas de morale. Chacun est libre de construire à sa guise sa propre logique, c’est-à-dire sa propre forme de langage » (R. Blanché, La logique et son histoire). On lit dans le chapitre « Free mathematics » du livre de Hallet sur Cantor (Hallet, 1995) que pour ce dernier « les mathématiques sont complètement libres dans leur développement … La nature des mathématiques réside précisément dans leur liberté … On aurait mieux fait de nommer les mathématiques pures "mathématiques libres" ». « Cantor est tout sauf formaliste », ajoute l’auteur qui nous apprend que « pour Hilbert aussi, les mathématiques sont libres dans un sens similaire ».


Laissons Philippe Quéau, chercheur spécialisé en images de synthèse, finir de dissiper le contresens sur le logico-mathématique, entretenu par Lakoff et Johnson et leur rationalité imaginative: « Nous étions habitués à trouver dans les langues naturelles un inépuisable réservoir de formes et d’images. Et pourtant nous mesurons chaque jour les limites de la langue, ses impuissances, et ses faux-semblants … Avec l’aide infatigable des calculateurs numériques et, bientôt, symboliques, les mathématiques nous fournissent des métaphores inédites, inénarrables, indicibles, en faisant proliférer des "êtres mathématiques" doués d’une autonomie, d’une "vitalité" propres (attracteurs étranges, structures dissipatives, hiérarchies enchevêtrées, dynamiques chaotiques …) » (Quéau, 1986).


— Il est temps de revenir sur le rôle respectif des métaphores, du non métaphorique et du littéral en sciences.


• Comme on vient de le voir, les énoncés logico-mathématiques, non-entitaires, pratiquent la « valse des prédicats », valse tourbillonnante qui donne le vertige, où les « propriétés » ne sont justement plus la « propriété » d’aucune entité (qu’on nous pardonne cette antanaclase). Heureusement, nous dit Wittgenstein « tout se passe comme si la contingence du contenu du monde était pourtant soumise à certaines régularités » (les « lois de la nature » …). La puissance de cette écriture est reconnue par R. Blanché (Blanché, 1972), malgré son essai de médiation entre le rationnel et l’empirique: « il arrive aussi que certaines théories très abstraites, qui semblent avoir été conçues de façon totalement indépendante, sans aucun appui dans l’expérience ni même dans l’intuition, se soient néanmoins trouvées un beau jour fournir l’instrument intellectuel adéquat, miraculeusement préparé d’avance, pour l’expression de certaines théories physiques ».


• Tout en reconnaissant, à tort, une existence aux entités, métaphores et analogies cognitives en font valser les prédicats : valse timide au regard de la précédente, « invitation à la valse », compromis et solution d’attente. Leur fonction cognitive pourrait tenir à leur incompatibilité intrinsèque, touchant à l’oxymore :« vif argent », « gel qui brûle les plantes »), ou extrinsèque: métaphores incohérentes entre elles au sens de Lakoff et Johnson, et dont l’intersection sémique, in-imaginable, im-perceptible, permettrait d’abstraire une ou des propriétés nouvelles : « Les sèmes qui fondent l’analogie sont communs au phore et au thème. Dès lors, en accumulant des métaphores, on réduit l’aire d’intersection des sémèmes. Le résultat de l’analogie n’est plus, alors, de rendre flou, mais de rendre plus précise l’expression » (B. Dupriez, 1984, article « métaphore »).


• Le non métaphorique contribue lui aussi à sa manière au progrès cognitif : tout se passe comme si les énoncés scientifiques, incapables dans une première phase historique d’abandonner tout de go le recours aux entités, se contentaient de les fractionner en entités de plus en plus petites sur lesquelles peut commencer à s’exercer une combinatoire. C’est dans cette phase « atomiste » que certains rêvent d’une langue pure de description des entités. Ensuite seulement, on s’achemine vers une combinatoire d’« adjectifs ».


C’est déjà un progrès sur la cohérence simpliste du fantasme que d’accepter de recenser des métaux froids ou chauds, solides ou liquides, lourds ou légers, dans des nomenclatures d’entités, des inventaires de « corps » où se mêlent le simple et le composé. Ces listes, non combinatoires, puis pré-combinatoires (Lavoisier), enfin franchement combinatoires (Mendéléev) nous acheminent, à travers l’infini fractionnement de la substance, vers l’infinie combinatoire des adjectifs. En biologie, au fixisme où les lois combinatoires de Mendel ne concernent que l’accident, succède l’évolutionnisme qui porte le fer combinatoire au sein de la substance elle-même et commence à « éplucher l’oignon » identitaire (un oignon n'a pas de noyau!), puis la biologie moderne et sa combinatoire génétique qui rejoint par la biologie moléculaire le tourbillon des prédicats.


Pour terminer ce tour d'horizon sur le progrès cognitif, annonçons qu'un article ultérieur se penchera sur un aspect crucial de la découverte scientifique : le rapport entre structure pré-psychotique (Pascal cf Le Guern, 1983) ou franchement psychotique (Cantor), et invention combinatoire (en mathématiques pures ou en physique fondamentale notamment). Ce rapport, pressenti dans des expressions populaires comme « fous géniaux » ou « savants fous », sera explicité et logicisé à partir de notre thèse sur la métaphore comme filtre de l'insupportable réel.


Conclusion


Jean Molino (Molino, 1979b) fournit le cadre où va se développer notre conclusion : « La métaphore, au moment où les linguistes en redécouvrent l’importance, apparaît donc comme un instrument stratégique d’analyse de la culture … Mais si la métaphore est nécessaire pour l’interprétation des cultures, ne serait-elle pas en même temps un de ses ingrédients essentiels ? »


Certains commentateurs de Dumarsais pensent la métaphore en termes d’écart, mais reconnaissent : « Au moins elle informe, elle a un contenu qui n’est pas seulement ornemental … L’information subsidiaire ramenée à une infraction induit souvent que la métaphore apporte moins un nouveau sens qu’un effet : l’information est d’ordre esthétique » (Demonet, 1985).


Nous rectifierons en disant que la métaphore in-forme dans les deux sens du terme :


— elle renseigne, certes, mais l’information est d’ordre identificatoire : la métaphore informe non sur le monde, mais sur l’identification du locuteur.


— et elle met en forme ou même en scène le psychisme imaginé comme double du corps : la métaphore est constitutive du fantasme.


Si comme nous le pensons l’étude de la métaphore est ce qui permet l’étude du fantasme, dont la portée dépasse de loin une prétendue « psychologie des profondeurs », Lakoff et Johnson, en faisant d’elle un instrument spontané de connaissance, et par leur régression pré-linguistique, pourraient nous détourner à la fois de l’utilisation de la linguistique et de la lettre logico-mathématique en sciences « humaines », et d’un vaste domaine de recherches dans ces mêmes sciences. Une chance de dépasser l’opposition sciences exactes / sciences humaines en posant l’autonomie du symbolique serait en outre perdue.


La métaphore peut et doit être étudiée avec du logico-sémantique au sens où l'entendent Gardin et Molino (Gardin, Lagrange, Martin et Molino, 1981) dans La logique du plausible… C’est là l’ambition de notre recherche.

Références bibliographiques.

(celles non précédées d’appels entre crochets sont des ouvrages généraux ou complémentaires).



[Atlan, 1986] Atlan H. (1986). A tort et à raison. Intercritique de la science et du mythe. Seuil : Paris.


[Anonyme, 1967] Anonyme. (1967). Pour une logique du fantasme, article anonyme, revue Scilicet n° 2-3 Seuil : Paris.


[Berrendonner, Le Guern et Puech 1983] Berrendonner A., Le Guern M., Puech G. (1983). Principes de grammaire polylectale . Presses Universitaires de Lyon : Lyon.


[Blanché, 1968] Blanché R. (1968). Introduction à la logique contemporaine. Armand Colin : Paris.


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