Inconscient et langage

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Jean-Jacques Pinto

Publications et recherches de Jean-Jacques Pinto sur les relations entre inconscient et langage, ainsi qu'entre psychanalyse et linguistique.

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Début de la conférence du 24/09/2009 à l'hôpital de jour d'Aubagne

Par Jean-Jacques Pinto :: 18/10/2010 à 22:26 :: Psychoses

 

On peut lire, pour commencer, le Résumé/plan de la conférence du 24/09/2009 à Aubagne

[ La rédaction, en principe terminée, de cette conférence n'exclut pas dans les jours qui viennent certaines modifications ou ajouts. Veuillez revenir périodiquement sur ce site pour bénéficier de ces mises à jour. ]

    (version du 13/10/2009)

 


La psychothérapie des psychoses (1ère partie)


Conférence du Dr Jean-Jacques PINTO, psychanalyste

à l'hôpital de jour d'Aubagne (Bouches-du-Rhône)

le jeudi 24 septembre 2009



1) Pour se faire une idée de la ou des psychoses, l'argument d'autorité ne vaut pas lorsqu'on a un minimum d'esprit scientifique :

  • Wikipédia : "L'argument d'autorité consiste lors d'une discussion à invoquer une autorité plutôt que présenter un raisonnement ou recourir à la violence. L'argument d'autorité accorde de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que sur son contenu."
  • Des commentaires de Freud, Lacan, et leurs successeurs, sur le cas Schreber, nous ne retiendrons donc que ce qui "tient la route" cliniquement ou logiquement.

a) Nous sommes redevables à Freud d'avoir inventé la psychanalyse, mais cela ne l'a pas empêché de commettre des erreurs. Seul un acte de (mauvaise) foi incompatible avec une démarche scientifique pourrait chercher à les perpétuer.

  • Freud : "la pulsion s'étaie sur le besoin", par exemple la bouche deviendrait une zone érogène (pulsion orale : sucer son pouce, mâcher du chewing-gum, fumer, etc.) parce qu'elle intervient tout d'abord pour satisfaire la faim. Mais l'échographie nous montre désormais le fœtus suçant son pouce in utero alors que, "sous perfusion" grâce au cordon ombilical, il ne connaît pas encore la faim.
  • Freud, étudiant le cas du Président Schreber (autobiographie : "Mémoires d'un névropathe") le nomme paranoïa (dementia paranoides), juxtaposant deux diagnostics que la clinique française classique oppose :

    • la paranoïa : psychose chronique systématisée, non déficitaire, avec interprétations ou intuitions délirantes, mais sans hallucinations,
    • et la schizophrénie paranoïde (dementia praecox paranoides) : psychose chronique non systématisée, déficitaire, avec hallucinations, interprétations ou intuitions délirantes,
    • Pour des raisons extra-scientifiques (rivalité avec Bleuler, etc.) il considère qu'il s'agit d'une psychose unique, à deux versants selon que l'emporte la déconstruction (schizophrénie) ou la reconstruction (paranoïa). L'observation clinique et certains arguments logiques (voir ci-dessous) semblent prouver le contraire.

    • Freud, bien qu'il fasse preuve d'ingéniosité dans les transformations grammaticales de l'énoncé "je l'aime" supposé sous-jacent aux diverses variétés de paranoïa, fait l'erreur de voir à son origine une homosexualité sous-jacente, que Lacan réfutera.

b) Nous sommes redevables à Lacan de "l'inconscient structuré comme un langage", mais lui aussi a fait des erreurs qu'il convient de dissiper pour faire évoluer la question. 

  • Lacan réfute à juste titre la thèse freudienne de l'homosexualité sous-jacente dans la psychose de Schreber. Son "retour à Freud" ne l'empêche pas d'écrire (Écrits II, p. 83) : « Nous croyons pouvoir dire que Freud a ici failli à ses propres normes et de la façon la plus contradictoire [...]. Cette défaillance a sa raison dans la nécessité, soit dans le fait que Freud n’avait pas encore formulé l’introduction au narcissisme. »
  • Il lui substitue une hypothèse plus radicale, que nous tenterons d'étayer plus loin, sur l'absence d'investissement maternel (si l'on entend au sens lacanien par "phallus" le complément imaginaire du manque de la mère observé ailleurs que dans la psychose) : « Sans doute la divination de l’inconscient a-t-elle très tôt averti le sujet que, faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, il lui reste la solution d’être la femme qui manque aux hommes. C’est même là le sens de ce fantasme, dont la relation a été très remarquée sous sa plume et que nous avons cité plus haut de la période d’incubation de sa seconde maladie, à savoir l’idée « qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement. »
  • Il tire des textes de Freud le terme de Verwerfung (rejet), qu'il traduit par forclusion, ce qui, outre la pertinence du concept, présente l'avantage de doter la psychose d'un mécanisme spécifique, comme la Verneinung (dénégation) pour la névrose et la Verleugnung (déni) pour la perversion.
  • Mais pour des raisons complexes (entre autres la fidélité à Freud), il semble considérer qu'il n'existe qu'une seule psychose, la paranoïa (le terme de dementia paranoides disparait), dénomination qui chez ses disciples sera indécrottablement attachée au nom de Schreber ("la paranoïa du Président Schreber")... Alors qu'il s'agit cliniquement d'une forme rare de schizophrénie tardive (après 50 ans) d'abord hébéphréno-catatonique puis paranoïde, cicatrisant ensuite favorablement en une paraphrénie : cette psychose non systématisée, donc toujours aux antipodes de la paranoïa, juxtapose un délire fantastique (saga spatio-temporelle style Dunes ou Le seigneur des anneaux) à une parfaite adaptation au réel, compatible pour Schreber avec la reprise de son activité de juge grâce à un psychiatre fort compréhensif pour l'époque. Lacan (Écrits II, p. 84) reconnaît pourtant, pour la première phase : « Pour nous, nous pouvons nous contenter de l’attestation que nous en apportent les certificats médicaux, en nous donnant au moment convenable le tableau du patient plongé dans la stupeur catatonique », syndrome présent dans l'hébéphréno-catatonie mais incompatible avec la paranoïa.
  • Enfin, malgré son brillant exposé, Lacan, comme Freud qu'il prolonge et corrige en partie, tire bien moins d'éléments du texte de Schreber qu'il n'est possible de le faire, tant ce texte est riche et détaillé. Un travail d'équipe s'aidant de l'informatique s'imposerait ici pour mener à bien une étude exhaustive de ce délire.

c) Du point de vue empirique, la clinique française rend bien mieux compte des faits d'observation (cette mise au point sur la nosographie, et les raisons qu'avaient Freud et Lacan de la dénier, ne peut prendre place ici et fera l'objet d'un texte dédié) : il n'y a pas une mais deux psychoses chroniques opposées : paranoïa et schizophrénie. Seule la seconde (ainsi que les bouffées délirantes) peut jusqu'à nouvel ordre bénéficier d'une psychothérapie.

  • il y a le fou complètement "fondu" : le schizophrène, liquéfié, vaporisé, qu'on étiquetait aux temps héroïques "dément précoce" tant la dissociation (idéo-verbale, affective et comportementale) aboutit à un "déficit" mimant la déchéance cérébrale. Dans les cas relativement favorables (schizophrénie paranoïde), il y a reconstruction partielle et anarchique d'une identité délirante "non systématisée", avec hallucinations. Freud range avec raison cette psychose, où domine la déconstruction, du côté de l'hystérie (inconsistance du moi).
  • il y a à l'inverse le fou complètement "givré" : le paranoïaque, pris en masse, monolithique, inébranlable dans sa conviction délirante. Il passe insensiblement du caractère paranoïaque à la psychose proprement dite, sans qu'on trouve trace d'un effondrement préalable suivi d'une reconstruction "en béton". Freud, qui a tort de ne pas y voir une psychose autonome opposée à la première. la range toutefois avec raison du côté de la névrose obsessionnelle (hypertrophie du moi).
  • Entre les deux extrêmes il y a les diverses consistances de "pâte", depuis l'hystérique psychoplastique, malléable, influençable jusqu'à l'obsessionnel psychorigide, sans souplesse, en passant par la "bonne pâte", le sujet non-névrosé (qu'il vaut mieux éviter d'appeler "normal" car il est minoritaire en face des "normosés" majoritaires ...).

  • Une hypothèse, étayée par de nombreuses observations et développée plus bas, fait correspondre l'éventail des structures mentales au degré d'investissement de l'enfant par les parents. Nous pouvons donc à présent dessiner la "marguerite" en modifiant légèrement le nom des pétales : je t'aime ...

    • pas du tout, très peu, couci-couça, beaucoup, passionnément, à la folie

    • schizophrène, hystérique, phobique, non-névrosé, obsessionnel, paranoïaque.


      pas du tout

      très peu

      couci-couça

      beaucoup

      passionnément

      à la folie

      schizophrène

      hystérique

      phobique

      non-névrosé

      obsessionnel

      paranoïaque

  • Cette échelle des degrés de l'investissement parental fera éventuellement l'objet d'une prochaine conférence sur l'Analyse des Logiques Subjectives.

       Si seule la schizophrénie (ainsi que les bouffées délirantes) peut bénéficier d'une psychothérapie, c'est parce que, comme on le verra, on peut combler un manque même considérable, mais on ne sait pas fissurer un bloc sans faille.


     2) Les trois identifications et les trois niveaux de la structure psychique :

  • Recourons pour commencer à l'Analogie de l'ordinateur, contestable dans ses prolongements, mais fort utile dans un premier temps "pédagogique" :

L'esprit est au corps ce que le programme ("software") est à l'ordinateur ("hardware").

      - De même que l'ordinateur à sa sortie d'usine est quasiment vide, et ne pourra donc assurer une diversité de fonctions que si on lui apporte différents programmes rédigés grâce aux langages de programmation (qui sont plutôt des codes) ,

      - de même le corps à la naissance est pourvu de fonctions psychiques minimales, mais l'esprit avec sa diversité de fonctions ne lui viendra que des apports surtout verbaux de l'entourage (langage humain), avant que la trace de ces apports ne soit-elle même rendue inaccessible ("refoulement") par certains apports d'un type particulier
.

      - À sa sortie d'usine l'ordinateur est muni de sa seule électronique, et de petits programmes résidents en mémoire morte lui permettant d'accepter - voire de solliciter
- l'apport de programmes extérieurs bien plus élaborés.

      - À sa naissance, le corps est muni de son seul équipement héréditaire, avec - selon la
théorie de l'attachement - de petits programmes résidents dans le cerveau lui permettant de solliciter l'apport extérieur non seulement de réponses à ses besoins, mais aussi de modèles de comportement bien plus élaborés, qui constituent le processus d'humanisation - que les psychanalystes préfèrent nommer processus d'identification.

      De même qu'une erreur de programmation n'a rien à voir avec une panne électronique, la logique des fantasmes et de l'inconscient n'a rien à voir avec les lois de l'anatomie et de la physiologie en jeu dans le fonctionnement normal ou pathologique du corps.

      Lacan nomme Symbolique l'ordre du langage, radicalement autre que le corps, d'où sa dénomination d'Autre avec un grand A, ou "grand Autre". On peut se faire une idée de son extériorité par rapport au Réel biologique du corps en pensant au monolithe noir "extraterrestre" au début du film "2001, l'Odyssée de l'Espace" de Stanley Kubrick :

"Dans un environnement désertique, un groupe de singes survit partagé en bandes rivales, se nourrissant de végétaux. Un matin, ils découvrent un mystérieux monolithe noir dressé sur leur territoire. L’un d’eux, alors qu’il joue avec des os et que la Lune, le Soleil et le monolithe sont sur un même axe, s’éveille à l’intelligence en apprenant à se saisir d’un os et à frapper le sol. Le lendemain, lors d’un affrontement avec une bande adverse, les singes "éveillés" tuent un singe ennemi à l’aide de leur nouvelle arme."

    Aussi bien chez le futur psychotique que chez le futur non-psychotique, la parole et le langage sont connus. Schreber entend des voix qui formulent : « N’oubliez pas que la nature des rayons est qu’ils doivent parler », et il écrit une autobiographie de plusieurs centaines de pages !! Dire (contresens trop souvent entendu) « le psychotique n'a pas accédé au Symbolique » n'est donc absolument pas fondé : ça ne pourrait se dire que de l'enfant-loup ou de l'enfant sauvage. Le psychotique n'a pas accédé à quelque chose dans le Symbolique, nous allons bientôt découvrir quoi.

  • À l'interface entre le Réel du corps percevant S (sujet biologique, "hardware") et le Symbolique (langage où va baigner l'enfant, "software"), une "zone-tampon" va se constituer, faite d'une double épaisseur d'Imaginaire puis de Réalité psychique (fantasme), qui va permettre l'équilibre psychique, l'homéopsychie (mais, dit-on : "il n'y a pas d'homme équilibré, il n'y a que des équilibristes" !) :  par analogie avec la biologie ("homéostasie", "homéothermie"), ce terme d'homéopsychie désigne la stabilité psychique relative du sujet non-psychotique. La présence de ce tampon va avoir pour effet de filtrer, à la manière de lunettes de soleil, la perception du Réel par le corps (se reporter à mon article Métaphore et connaissance).

    Réel (perceptions) <-> filtre <-> Symbolique

  • Les trois identifications qui génèrent la structure psychique permettent de comprendre comment va se constituer cette zone-tampon.

     Le terme psychanalytique d’« identification » (qui désigne à la fois le processus et son résultat) est ici préférable à celui de « personnalité », qui repose sur le présupposé de la « personne », de l’« individu psychique » …

Première identification : La parole entre en répétition d'elle-même, traversant le sujet physique ; « ça parle », et ça parle « tout seul », comme on dit « il pleut », "il" étant impersonnel : il n'y a pas d'auteur à la parole, le sujet ne se reconnaît pas comme auteur de l'énoncé. Naissance de l'automatisme de répétition.

La deuxième identification fonde depuis le dire du parent (le nom propre, les pronoms personnels, difficiles à acquérir) la conviction de l’enfant d’être quelqu’un, une entité, un tout, une personne, un individu, un "moi", ce dont il ne peut faire l’expérience directe.

     Faute d'une garantie verbale (le dire parental mémorisé pour la vie), cette conviction ne tient pas : chez le schizophrène, où ce dire a manqué, la dépersonnalisation s’accompagne de convictions inverses (et rebelles à l’expérience) : que son image n’est pas la sienne, ou est éclatée, ou a disparu (« signe du miroir »), qu’il n’est pas une entité séparée du reste du monde (« transitivisme »).

     Comme Dieu crée à son image l'homme, qui peut de ce fait se croire tout puissant, le moi de l'enfant se crée à l'image (verbale !) du parent supposé à ce stade tout-puissant. Ce mirage de toute puissance infantile est nommé moi idéal, à ne pas confondre avec l'Idéal du moi (qui est au Surmoi ce que la carotte est au bâton : c'est le destin souhaité à l'enfant par les parents, un destin qui, en excluant d'autres, implique donc un renoncement à la toute-puissance).

Analogie : Le moi est au sujet divisé $ ce que Louis XVI est à la France.

  • $ (sujet de l'inconscient) : patchwork hétéroclite de morceaux d'identité.
  • Moi : élément surajouté qui croit donner son unité à cet ensemble hétérogène ; le moi croit faire "cavalier seul" (alors que c'est le cheval qui le mène), il prend le train en marche, il n'est que la partie émergée de l'iceberg. Freud : "Le Moi n'est pas maître dans sa propre maison".
  • "La France", nous dit Mirabeau à la veille de la Révolution, "est un agrégat inconstitué de peuples désunis", et non "la France une et indivisible".
  • Louis XVI croit gouverner et unifier cet agrégat, illusion démentie par le "retour du refoulé", la Révolution : il va en "perdre la tête" ! On verra pourquoi dans la psychose l'élément surajouté, le moi, vient à manquer, d'où la désagrégation, la dissociation, la dépersonnalisation etc.

     De plus, chez le non-psychotique, existe un bout de programme implanté par le parent, et qui dit : "C'est toi qui le dis, c'est toi qui le fais, l'auteur de tes dires et de tes actes, c'est toi". Un libre-arbitre est supposé à l'enfant (un "choix" entre le bien et le mal qui entraîne récompense ou punition). Ce bout de programme manque chez le psychotique : "Ce n'est pas moi qui le dis, qui le fais" (d'où le commentaire de la pensée et des actes dans l'automatisme mental).  Le dialogue intérieur ('"je me dis que ...") est vécu comme intrusion d'une pensée étrangère (vol ou devinement de la pensée, télépathie, hallucinations intrapsychiques).

La troisième identification parachève la mise en place du fantasme, "soutien du désir", qui peut recevoir une définition linguistique : « selon la théorie freudienne, un fantasme se laisse toujours exprimer par une phrase, ou plus exactement par une formule phrastique, dont chaque variante répond en principe à un fantasme distinct » (J.-C. Milner).

     Dans l'exemple classique où Freud se fantasme « ver de livre » (Bücherwurm, version allemande du « rat de bibliothèque »), la séquence syntaxique « Le ver mange le livre » met en relation « ver » (renvoyant par métonymie à Freud) et « livre » (renvoyant par métonymie à sa mère), reliés par le verbe « manger » qui spécifie métaphoriquement ce rapport dans le registre de la pulsion « orale » (téter sa mère) … 

     Les phrases du fantasme tissent le texte de la Réalité psychique, que l’on distinguera soigneusement du Réel, et à laquelle on peut donner pour synonyme le terme de subjectivité inconsciente. Ce sont les lunettes à travers lesquelles on voit la vie en rose, en noir, etc., à travers un écran de fantasmes : "La réalité est la grimace du Réel" (Lacan).

  • Il importe, en résumé, de bien distinguer les trois niveaux que la psychose bouleversera :

      - Le niveau de la relation imaginaire m <-> i (a) entre le moi et le moi idéal, repérable dans le discours par tous les énoncés grammaticaux commençant par "Je", donc revendiqués par le sujet conscient ou le Moi.

      - Le niveau du fantasme $ <-> a reliant le sujet inconscient à l'objet du désir, et repérable dans les énoncés grammaticaux qui n'ont pas "Je" pour sujet (Par exemple : "On bat un enfant"). C'est le champ de la Réalité psychique.


      - Le niveau de l'Inconscient, qui est un discours non-grammatical régi par une logique purement combinatoire (lapsus, rêves, associations libres : calembours, contrepèteries, mots-valise, rébus etc.). Le fantasme se construit sur les associations inconscientes mais ne s'y résume pas puisqu'il est déjà une mise en forme grammaticale où peut jouer la métaphore.

     Le fantasme se construit sur les associations inconscientes, donc agir sur ces associations aura une incidence sur la structuration du fantasme : en fournissant un tissu d'associations structurées sur le modèle de l'inconscient à quelqu'un qui délire faute de pouvoir fantasmer, on lui redonne la possibilité de fantasmer et de ne plus délirer.

  • Abordons à présent un aperçu des transformations grammaticales que subissent les énoncés parentaux lors de la deuxième identification (l'enfant les reprend tout d'abord à la lettre, se désignant à la 3e personne ou par son prénom).

     Nous allons faire l'hypothèse que tout énoncé de l'adulte de la forme "A verbe B" subit chez l'enfant des transformations qui engendrent dans son discours intérieur les énoncés :

                               verbe A (action réciproque de l'enfant vers le parent)

                               B verbe C (action de l'enfant vers les personnes et objets)

                               B verbe B  (action réflexive de l'enfant sur lui-même).

     Exemples classiques : A aime B -> B aime A, B aime C, B s"aime, ou inversement :  A déteste B -> B déteste A, B déteste C, B se déteste. Cette hypothèse est au principe de l'Analyse des Logiques Subjectives, méthode d'analyse de discours dérivée de la psychanalyse moderne.

     Dans tous les cas où l'enfant ne deviendra pas schizophrène, que fait le parent ?

     Avant même que l'enfant parle, il INTERPRÈTE, au moins en partie, le vécu de l'enfant, ses sensations, ses besoins présumés, dans une forme atténuée de délire d'interprétation paranoïaque où il s'imagine savoir d'avance ce que l'autre veut sans même qu'il ait à le dire (penser à la formule : "je le connais comme si je l'avais fait"). Dans l'Amour ou la Haine, on se comprend muettement. C'est une forme de "lecture pour autrui" (autre exemple : supposer le désir de vivre chez quelqu'un dans le coma).

     La transformation réfléchie de ce « je le connais, je sais l'interpréter » (A interprète B) donne un « je me connais, je sais m'interpréter »(B interprète B), modéré chez le non-névrosé, surdimensionné chez l'obsessionnel. L'apogée en est l'énoncé paranoïaque : « j'ai tout compris, et de mon fonctionnement interne, et de ce que veulent les autres sans même qu'ils ouvrent la bouche ». 

     À l'inverse le désintérêt du porte-parole pour un enfant mal-aimé, le « je ne sais pas ce qu'il a, et de toute façon je m'en moque", pourrait rendre compte, par la transformation réfléchie, du « je ne sais pas ce que j'ai, ni ce que je suis », d'où l'appel vainement répété à un savoir extérieur qui me dise ce que j'ai ou qui je suis, caractéristique des énoncés de type hystérique.

     Dans le cas du futur schizophrène, on peut supposer chez le parent un dire du type « je ne veux rien savoir de cet enfant, sinon qu'il est un corps biologique doté de perceptions. Je me refuse à interpréter quoi que ce soit de ce qu'il ressent ou de ce qu'il veut » (A N'INTERPRÈTE PAS B).

     L'énoncé psychotique reprendra à son compte (B N'INTERPRÈTE PAS B) ce refus d'interprétation de l'adulte, comme semblent le prouver ces paroles du Président Schreber, condensées par Lacan :

« On dit que je suis un paranoïaque, et que les paranoïaques sont des gens qui rapportent tout à eux. Dans ce cas ils se trompent, ce n'est pas moi qui rapporte tout à moi (B N'INTERPRÈTE PAS B), c'est ce Dieu qui parle sans arrêt à l'intérieur de moi par ses divers agents et prolongements. C'est lui qui a la malencontreuse habitude, quoi que j'expérimente, de me faire aussitôt remarquer que cela me vise, ou même que cela est de moi. Je ne peux pas jouer tel air de la Flûte Enchantée sans qu'aussitôt lui qui parle m'attribue les sentiments correspondants, mais je ne les ai pas, moi ».

     Le seul cas où le sujet peut se remettre à interpréter, c'est celui où il a la "chance" (relative) de se reconstruire une identité délirante. Contrairement au délire plausible du paranoïaque, dont la "surestimation pathologique de soi" va dans le même sens que la surestimation de l'enfant par la mère, ce délire paranoïde, invraisemblable, compense au contraire en l'inversant l'absence d'investissement maternel. Ainsi se comprend mieux la formule précédente de Lacan : « Sans doute la divination de l’inconscient a-t-elle très tôt averti le sujet que, faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, il lui reste la solution d’être la femme qui manque aux hommes » ( ... et à Dieu ...).

     On peut aussi reprendre, sous l'angle de la transformation réfléchie, le "C'est toi qui le dis" de la deuxième identification. Le "A dit à B que ..." (A étant le parent) devient "B se dit que ...". Ce « je me dis que ...» va désormais accompagner chez le non psychotique la répétition, à voix haute d'abord, puis in petto, des propos de l'adulte. En revanche l'absence de cette transformation pourrait, c'est notre hypothèse, entraîner chez le schizophrène l'absence d'attribution à lui-même de sa voix intérieure. C'est donc quelqu'un d'autre qui parle dans sa tête ...

     Enfin sachant que le parent "métaphorise" sur son enfant puisqu'il est l'objet de ses fantasmes (par exemple "mon cœur, mon lapin, ma puce", etc.), l'absence de métaphorisation du parent de schizophrène devient chez ce dernier un "je ne parle pas de moi par métaphore", et parfois plus généralement un "rien dans ce qu'on dit ou entend n'est métaphore", d'où l'exemple classique du patient qui regarde derrière lui lorsqu'un interlocuteur lui dit : "Vous avez une idée dernière la tête" ! De même chez le président Schreber :

 

« À ce propos, il me faut  revenir en arrière sur le phénomène des "petits hommes" dont j'ai si souvent parlé. Ayant pu constater dans un très grand nombre de cas que, sous certaines conditions, les âmes (rayons) font leur apparition dans ma tête ou dans une partie quelconque de mon corps sous forme d'hommes en miniature, je suis très près d'en conclure que la faculté de revêtir dans certaines circonstances la forme humaine ou même de devenir un être humain doit être considérée comme un pouvoir gisant au plus intime de l'être des rayons divins. Aussi de ce point de vue c'est d'une lumière toute nouvelle que s'éclaire la parole de la Bible : "Il créa l'homme à son image; il le créa à l'image de Dieu. Tout se passe comme s'il fallait donner à ce verset toute la signification littérale que jusqu'à présent les hommes n'avaient guère osé lui conférer ».

     De même également dans l'exemple célèbre de Lacan, où une délirante qui vient de murmurer à un voisin "je viens de chez le charcutier" s'entend hallucinatoirement traiter par lui de "truie" : "puisque je ne parle pas de moi par métaphore, si une métaphore vient par association à mon esprit (chez le charcutier on vend du cochon), ce ne peut être que l’autre qui la dit : il m'insulte".

     De nombreuses études cliniques attestent que la mère du futur schizophrène ne fantasme pas sur l'enfant à venir. Elle ne voit dans sa grossesse qu'une prise de poids ou une maladie (une tumeur par exemple). Le corps qui naît n'est qu'un paquet de cellules, au mieux un animal, nourri quant aux besoins, mais absent de ses fantasmes, donc du processus d'humanisation : de même qu'elle ne lui a pas tricoté de layette, elle n'a pas tissé autour de lui tout un réseau d'associations verbales dont le meilleur témoin est le choix du ou des prénoms. On donne l'exemple de cette accouchée qui, uniquement pour satisfaire aux formalités d'état-civil, envoie à la dernière minute son mari lire le premier prénom célèbre sur une plaque de rue. On pense au western intitulé "Mon nom est Personne" ...

     Si le sujet ne sombre pas d'emblée dans la psychose infantile, son identité psychique ne sera que ce vernis formel prêt à se craqueler à l'adolescence. Traversé par le langage, il n'a connu ni la deuxième identification (genèse du Moi), ni la troisième (constitution  du fantasme). Ce sera un enfant trop sage, sans problèmes, souvent hyperintelligent voire génial dans le domaine scientifique puisque le tampon de la Réalité psychique ne filtre pas sa perception du Réel : 'le génie côtoie la folie' (les exemples nombreux, comme celui du mathématicien Cantor avec ses nombres transfinis, seront développés dans un article dédié, voir mon article Métaphore et connaissance).

 

Fin de la première partie

 

Suite de la conférence ici

(Cliquer sur le lien)

 


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Mots-clé : linguistique, analyse de discours, métaphore, psychanalyse, Lacan, psychologie, psychologie sociale, psychose, paranoïa, schizophrénie, rhétorique, argumentation, épistémologie, poésie, littérature, Baudelaire, traduction, malentendu, expressions figées, Jean-Claude Milner, Schreber, machina subjectiva.

Keywords : linguistics, "discourse analysis", metaphor, psychoanalysis, Lacan, psychology, social psychology, psychosis, paranoia, schizophrenia, rhetorics, argumentation, epistemology, poetry, litterature, Baudelaire, translation, misunderstanding, frozen expressions, Jean-Claude Milner, Schreber, machina subjectiva.

Schlüsselwörter : Linguistik, Redeanalyse, Metapher, Psychoanalyse, Lacan, Psychologie, soziale Psychologie, Psychose, Paranoia, Schizophrenie, Rhetorik, Argumentation, Epistemologie, Poesie, Literatur, Baudelaire, Übersetzung, Mißverständnis, starre Ausdrücke, Jean- Claude Milner, Schreber, machina subjectiva.

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